‘Ouflande

Une épopée dans ta gueule…

Chapitre XIV

Niveau 7

Tragédie paumaisienne

 

La légende rapporte que si le Mal s’abattit sur Paumais, ce fut la faute d’un commerçant local qui se montra un peu trop cupide. Une autre prétend qu’un monstrueux cheval mal maîtrisé par sa cavalière aurait en réalité été à l’origine de toute l’affaire. Une autre laisse entendre qu’en fait, la tragédie aurait été due à une rencontre aléatoire au détour d’une ruelle. Les tristement célèbres Ch’Kronik eud’la Pânik[1], dont l’auteur anonyme, mais néanmoins paumaisien, vu son style, aurait été un des rares survivants du drame, affirment quant à elles que tout aurait été la faute des manigances d’un sinistre nécromant de haut niveau. Quant au Rapport circonstancié de la Commission royale baffoportaine sur les Événements du Nord-ouest, il attribue ce qui se passa ce jour-là à une chose : l’abus de boisson. Autrement dit, à une erreur humaine, ce qui est toujours ce que l’on attend de tout rapport officiel qui sait un tant soit peu se tenir.

En fait, une fois n’est pas coutume, ils ont tous raison. Et voilà pourquoi.

 

Tenant leurs chevaux par la bride, les deux aventurières et l’aventurier déambulaient dans les rues surpeuplées de Paumais, capitale grouillante de vie (pour l’instant) du Paumaisis. Derrière eux, le dernier Kevin en date contemplait les environs de ses deux yeux ronds. C’était la première fois qu’il arpentait ch’Kôpitôl, d’où son émotion, bien compréhensible.

Ils avançaient dans la foule compacte des badauds qui se pressaient devant les étals richement achalandés des marchands et camelots.

Et plus ils avançaient, plus ils désespéraient. Car tout, absolument tout, semblait tourner autour de la betterave sucrière. Parfois, un négociant en produits exotiques proposait d’étranges mets et décoctions à base de navets. Ou d’endives.

Ce qui, pour le moral de nos héroïnes et héros, revenait plus ou moins au même.

— Putain… grommela Spietata en bousculant un gros pécore d’un coup d’épaule.

Le bonhomme envisagea, le temps d’un souffle, de riposter par quelque réplique bien sentie et typiquement paumaisienne. Puis il avisa les deux lames déjà à demi sorties de leurs fourreaux et se dit soudain qu’il avait absolument mieux à faire à des milliers de lieues de là.

Et ainsi le drame fut-il évité. Pendant quelques minutes supplémentaires.

— J’ai faim… marmonna Pishvâ, qui luttait contre le désir de pulvériser tout ce qui l’entourait à coups de rafales de boules de feu. J’en peux plus de ce bled…

Le salut vint de Gaïus Paulus. Enfin, le salut, tout dépend dans quel camp on choisit de se situer. Mon point de vue personnel étant légèrement biaisé, j’estime donc, et j’insiste à ce sujet, que le salut vint du brave centurion.

— Nom de Shôl ! souffla-t-il.

— Ah non, pas lui ! s’énerva aussitôt Pishvâ.

— Quoi encore ? grogna Spietata.

Ne les écoutant pas, Paulus fendait déjà la foule en direction d’une échoppe sise sur un des flancs de l’immense marché d’où montaient cris et rumeurs, et même un peu de musiquette désagréable à base de vielle et de bousine, tandis que des chanteurs locaux bramaient de lamentables mélopées où il était question d’amours impossibles entre de courageux cultivateurs de betteraves et de fières éleveuses de navets.

Arrivé à destination, le centurion pila, bras levé, index tendu vers l’objet de sa convoitise.

— Ben quoi ? demanda Pishvâ.

— Jambon ! parvint à articuler Paulus.

— Groumf ! approuva Machin 3.

1481-0w600h600_Jambon_Sec_Pays_Entier

À quoi tient l’équilibre du monde, hein ?

Du doigt, le guerrier cuirassé d’acier, comme paralysé, désignait un objet suspendu à l’arrière de la devanture d’une boutique qui proposait, assurait son enseigne « Euch’plaisir eud’la goule ».

En dehors du fait que nos héroïnes et héros aient toujours douté qu’il ait pu y avoir une quelconque correspondance entre la notion de plaisir et celle de goule, qu’ils ne connaissaient que sous la forme dite de « naze », un autre détail les chiffonnait, du moins celles qui, contrairement au centurion et au cheval des Ténèbres, parvenaient à détacher leur regard de ce sublime objet rebondi et d’un beau brun rose accroché au bout d’une ficelle à quelques coudées d’eux à peine.

Ledit jambon était absolument seul. Tout le reste de la boutique n’offrait que les répugnants purgatifs habituels, genre soupe de betterave et autre gelée d’endives en bocal.

— Jambon ! répéta mécaniquement Paulus, bras toujours tendu vers sa proie.

— Kwô qu’ch’eu’n’n’est qu’t’in veux, min gômin ? l’interpella plaisamment le boutiquier, dont l’Histoire n’a, hélas ! pas retenu le nom, et c’est heureux, vu que sinon, ses héritiers en auraient pour les siècles des siècles à verser des compensations aux descendants des malheureuses victimes de ce qui va suivre.

— Jambon ! répéta obligeamment le centurion, incapable de formuler toute autre pensée un peu structurée.

Effectivement, il est temps de vous le révéler, derrière ledit crétin de boutiquier, et par-delà des arrangements de betteraves nature, en sauces, braisées ou rôties, des monceaux de navets crus, cuits ou confits, et des buissons, bouquets et compositions à base de blettes, salsifis et endives, étaient exposés les plus précieux trésors du bonhomme, personnage gras et hirsute, dont la face rose et luisante, hérissée d’un vilain crin blanchâtre, dévisageait le monde qui l’entourait avec dédain : il y avait là, sur une étagère à hauteur d’homme, deux pots, l’un de rutabagas cuits sous la cendre, l’autre de topinambours macérés dans de la ch’pikête. Et un énorme, magnifique, succulent jambon fumé.

— Donne ! déclara Paulus.

— Groumf ! rugit Machin 3, pour une fois d’accord avec le centurion.

— Kwô ? demanda le commerçant, un sourire méprisant se dessinant sur sa vilaine trogne mal rasée.

— C’est un vrai ? s’enquit Spietata, étrangement curieuse.

— C’est combien ? lâcha Pishvâ, toujours pratique.

— Kwô ? éructa le boutiquier.

— Mais ça, là ! s’énerva la mage.

— Ben kwô ?

— Mais le jambon, merde !

— Jambon ! approuva Paulus.

Spietata soupira, mains posées sur les poignées de ses sabres.

— C’est juste moi, ou ça va encore partir en sucette, cette affaire ? marmonna-t-elle.

— Groumf ! insista Machin 3.

Avec un regard matois, le marchand indiqua l’obsédant jambon du pouce gauche.

— Chô, lô ?

— Mais de quoi, on parle, eh, abru…

Pishvâ n’eut pas le temps de finir.

— ‘N’n’est pô à vendre…

— Jambon ? s’inquiéta Paulus.

— Groumf ? l’imita tant bien que mal Machin 3.

— Comment ça, c’est pas à vendre ? dit Pishvâ.

— Ben ch’eu’n’n’est comme keu’j’vous l’dis : min môchin, lô, l’est pô en vente, pi ch’est tout !

Spietata eut un rictus amusé.

— C’est pas comme si j’avais pas prévenu, hein ? fit-elle.

— Tu m’aides pas, là ! la tança Pishvâ.

— Non, mais jambon, merde ! s’impatienta le centurion.

— Groumf ! gronda le cheval des Ténèbres.

— Kwô qu’cheu’n’nest couèr euch’ t’offaire, lô ? fit mine de s’intéresser le nouveau Kevin, en réalité beaucoup plus attiré par les divers bocaux de betteraves en conserve.

— Ta gueule… déclara Spietata, lui rappelant du même coup la modestie de sa condition.

— Non, mais sans déconner, s’entêta Pishvâ, il est pas à vendre, votre jambon, là ?

Le commerçant la toisa avec une telle expression de dédain qu’elle eut immédiatement envie de le carboniser sur place.

— Mais comment je vais me le faire, ce gros baltringue… murmura-t-elle en baissant la tête, lasse.

— Pour une fois que c’est pas moi, hein… glissa Spietata, dont le sourire cruel ne cessait de s’élargir.

— Ben non, hein, crut bon d’expliquer le négociant paumaisois[2]. Pôsqu’eul’truc, lô, ch’o m’o coûté euch’peau du cul, hein, et ch’eu’n’n’est pour euch’déco, hein !

— Jambon ! proclama Paulus d’une voix soudain plus forte.

— Pour euh chquoi ? tenta malgré tout de s’informer Pishvâ aussi poliment que possible.

Et c’est à peu près là que les choses basculèrent, passant du stade du n’importe quoi ‘ouflandais traditionnel à celui, infiniment plus grave, de désastre de proportion digne de, je ne sais pas, moi, l’Atlantide[3] ?

Exaspéré, et affamé — la demi-douzaine de pâtres des environs de Sainte-Glaire étant oubliée depuis longtemps —, Machin 3, déjà peu connu pour sa capacité à se contrôler, craqua. Et bondit. Sur le jambon.

— Jamboooon ! beugla Paulus en dégainant son glaive, furieux de voir que le cheval des Ténèbres avait été plus rapide et plus décidé que lui, ce qui, en même temps, quand on les connaît l’un et l’autre, n’avait rien de particulièrement surprenant.

Ici s’arrêta la carrière de ce marchand paumaisois-là, qui se prit, au bas mot, deux mille cinq cents livres[4] de cheval noir en pleine poire en tentant, dans un geste futile, de protéger ce qui lui avait coûté si cher.

La devanture de la boutique vola en éclats tandis que Machin 3 plantait ses crocs dans le jambon tant convoité et s’enfuyait aussitôt à toutes jambes en agitant crinière et longue queue noire avec un contentement qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.

— Enfoirééé ! Mon jambooon ! l’insulta le centurion en se lançant à sa poursuite.

Haussant les épaules, les deux femmes comprirent que l’heure était venue de déguerpir aussi vite que possible. Spietata, qui n’attendait que ça, tira ses deux sabres de leurs fourreaux, pendant que Pishvâ entrechoquait ses bracelets pour mieux préparer ses redoutables boules de feu.

Comme si tout cela ne suffisait pas, survinrent alors deux événements dissociés, mais dont les conséquences se conjuguèrent pour aboutir à un de ces grands moments dont l’histoire de ‘Ouflande n’est jamais avare. Cherchant à échapper à Paulus, Machin 3 s’engouffra dans une ruelle où — voyez donc là un peu comment le hasard, ce saligaud, ne cesse d’ourdir des complots somme toute assez minables — guettaient, se croyant finement masqués à la vue de tous, une poignée d’anciens combattants gorgoniens. La première, une Miéleusine, disparut dans une gerbe d’éclaboussures sanguinolentes, pulvérisée et traversée de part en part par le cheval des Ténèbres qui, hennissant de joie, galopait à fond de train, jambon dans la gueule. La deuxième, une dérangée Kanya, eut à peine le temps de se demander pourquoi et comment qu’elle fut bousculée par un Paulus hors de lui qui ne pensait plus qu’à une chose, rattraper ce salopard de canasson qui lui avait chouré son jambon.

La paladine essaya vaguement de s’agripper à l’armure du centurion. Elle se prit le glaive par la pointe en pleine face et mourut sans demander son reste, comprenant subitement que, de toute façon, il y avait déjà un moment qu’on avait plus vraiment besoin d’elle dans les environs.

Pendant ce temps, à quelques pas de ce drame, Pishvâ et Spietata étaient confrontées à un autre problème : les collègues du défunt boutiquier, désormais indissociable des ruines de son établissement pourtant jusque-là d’une réputation sans tache, dans tous les sens du terme.

— Mais ils nous encerclent, ces cons-là, constata Pishvâ.

Tous les marchands du coin s’étaient en effet regroupés autour des deux femmes, brandissant mandrins, nerfs de bœuf, bouteilles et autres gaffes.

— Et vous avez l’intention de faire quoi, là ? leur demanda-t-elle, toujours diplomate, du moins dans un premier temps.

— On vô vous péter ch’gueule… expliqua complaisamment un des édiles locaux.

— Mais venez-y, putain, sourit Spietata en étendant lentement ses deux bras, armés de ses sabres, sur les côtés.

Quant au déroulement de ce qui suivit, les chroniqueurs et les historiens se disputent encore. Comment, en quelques instants, une ville riche et puissante fut-elle transformée en brasier ? Comment quelque vingt mille Paumaisois passèrent-ils si promptement de vie à trépas ? Tout ça pour un jambon ?

Bon, après, on peut toujours argumenter. Pas n’importe quel jambon, vous affirmeront certains survivants, représentants tant de la gent équine fuligineuse que vétérans de certaines formations armées bardées de fer qui firent trembler en leur temps bien des barbares.

D’autres, plus proches des adeptes des sciences mystiques venues de l’Orient lointain, vous diront que si tous ces connards de Paumaisois n’avaient pas été à ce point imbibés d’alcool de betterave, peut-être que leur ville de merde, là, elle aurait pas cramé comme de l’étoupe, aussi, genre.

Quant à certaine incarnation de la mort sur patte à deux sabres, elle ne vous dira rien, parce qu’elle n’a pas vu une seconde où était le problème.

Toujours est-il qu’une heure plus tard, l’orgueilleuse Paumais n’était plus qu’un immense incendie.

 

Du haut d’une colline, trois cavaliers contemplaient l’étendue du sinistre.

— Oups… murmura Pishvâ sans y croire en regardant flamber la capitale du Paumaisis.

— Je sais pas pourquoi, mais je me sens bien, commenta Spietata, le visage éclaboussé de sang.

— En tout cas, philosopha Paulus, qui mâchonnait en lui tendant un bout de jambon fumé, ça valait le coup !

Sous la spadassine, le cheval des Ténèbres ronronnait en rongeant l’os du jambon.

— Bon, déclara-t-elle, au moins, maintenant, tout le monde est content, hein mon gros ?

— Au fait, et Kevin, il est où ? s’inquiéta Pishvâ.

— Qui ça ? répondit le centurion en déchiquetant à belles dents une nouvelle tranche de jambon.

 

 

Nos héroïnes et héros ont-ils vraiment détruit la capitale historique du Paumaisis ?

Le nouveau Kevin a-t-il disparu dans le carnage ?

Paulus et Machin 3 se sont-ils entendus pour se partager le jambon ?

 

Tout cela, vous n’en aurez qu’une vague idée en lisant le prochain chapitre :

 

Niveau 8

À pied d’œuvre

 

[1] « Tristement » célèbres pour avoir coûté la vue, la raison, voire la vie à plus d’un lettré qui, non Paumaisien, se hasarda à vouloir les lire.

[2] Oui, un Paumaisois, c’est un habitant de Paumais, pour le distinguer, il y tient, du Paumaisien moyen, habitant du Paumaisis.

[3] D’ailleurs, qu’en sait-on ? Parce qu’il est bien gentil, le Platon, là, avec son pote Critias et son baratin interminable sur les meilleures façons de gouverner des hordes de tarés qui ne cessent de réclamer de leurs vœux la mort et une fin du monde aussi expéditive que possible, mais en fin de compte, si ça se trouve, si l’Atlantide a coulé à pic, c’est peut-être pour une banale histoire de charcuterie négligemment exposée. Et de cheval des Ténèbres. Après le Gévaudan, l’Atlantide, ces pauvres bêtes, on les accuse de tout, franchement…

[4] Il s’agit de livres médiévales. En gros, l’autre con s’est bouffé huit cents kilos de bourrin survitaminé dans la tronche.

Chapitre XIII

Paumais, ville lumière

 york-walls-private-walking-tour-in-york-304757

Ch’kôpitol’. C’est ainsi, avec un léger trémolo admiratif dans la voix, que les Paumaisiens évoquent l’unique grande ville de la région.

Paumais, orgueilleuse cité du Nord-ouest, qui se dresse fièrement au confluent du Poissard et de la Morgue, plaque tournante du commerce de la betterave sucrière.

Paumais, capitale du Paumaisis, tout entière organisée autour de ch’Kôtédrôl’, l’altière cathédrale de Saint-Morgue, qui domine de son immense flèche de pierre grise les mornes toits de tuiles de la ville.

Paumais, éternellement environnée de l’entêtant fumet des distilleries locales où se produit certes du sucre, mais aussi et surtout les plus grands crus de ch’pikête.

Paumais, avec ses hordes de mendiants alcooliques qui attendent paisiblement de trépasser en se couchant sous les énormes cuves à l’extérieur des distilleries, dont les émanations, à elles seules, suffisent à les enivrer en permanence. Avec ses boutiques aux étals toujours sales, tenus par des commis aussi aimables que les murs d’enceinte ponctués de larges tours crénelées qui contribuent immanquablement à ce que l’étranger se sente le bienvenu. Avec son clergé de Sainte-Morgue qui arpente les rues, appelant régulièrement les fidèles à venir verser leur écot à ch’Kôtédrôl’ — en espèces ou en nature, les prêtres et moines de la sainte du cru sont friands de betteraves, ce qui n’étonnera personne. Avec ses bourgeois, gras, rougeauds et rebondis, drapés dans des vêtures précieuses, à base d’étoffes épaisses achetées à grand prix sur les marchés du Sud, et jusqu’à Port-Baffe même, et rapportées ensuite par des caravanes de marchands qui, une fois arrivés[1], dépensent tous leurs gains dans les multiples tavernes et estaminets de la cité. Beaucoup n’étant pas du coin y passent d’ailleurs leurs derniers instants, quelques gorgées d’une ch’pikête raffinée ayant très tôt raison de leurs neurones[2].

Paumais, dont la richesse et la sophistication intellectuelle puisent dans des siècles de traditions qui, elles-mêmes, reposent sur une histoire plurimillénaire que, n’ayant rien de plus pressé à faire, je vais me faire une joie de vous conter, afin que vous compreniez mieux où nos héroïnes et héros, en ce qui sera l’antépénultième étape de leur périple, vont mettre les pieds.

Autrement dit, et contrairement à eux, les malheureux, ne venez pas ensuite me dire que vous n’aviez pas été prévenus.

L’origine de la cité de Paumais se perd dans la nuit des temps. Du reste, tout, en ‘Ouflande, se perd plus ou moins, dans la nuit des temps, dans les forêts sombres et touffues ou sur le cours d’une lenteur exaspérante de l’Aconfe. À vrai dire, vous affirmeront les plus dépressifs des chroniqueurs qui, comme moi, tentent de vous décrire ce qui se passe en ces mornes contrées, en ‘Ouflande, tout se perd. Et rien ne se crée.

Au tout début, soit près de deux mille ans avant les événements que nous nous employons, avec une constance qui frise le sacerdoce, à vous rapporter, il n’y avait, au confluent du Poissard et de la Morgue, qu’un vague village de peigne-culs qui se frappaient le groin avec deux ou trois autres trous du même style. En ce temps-là, la région n’avait pas encore été bénie par le développement du commerce de la betterave, aussi les gens du coin se nourrissaient-ils essentiellement d’herbe et de poissons pêchés dans l’un ou l’autre des cours d’eau susnommés. S’ennuyant fermes, ils s’adonnaient déjà à la fabrication de vigoureux alcools, à base d’herbe ou de poissons, voire des deux, ce qui allait être pour eux la source de bien des tracas, comme je m’en vais vous l’expliquer pas plus tard que tout de suite.

Tout occupés qu’ils étaient à se pinter ou à se cogner avec leurs voisins, les « Protopaumaisiens », ainsi qu’ils sont décrits dans tous les recueils d’archéologie ‘ouflandaise un tant soit peu sérieux, ne virent pas arriver la menace déferlant de l’Est lointain, l’Est étant toujours lointain et souvent prestataire de menaces, en ‘Ouflande comme ailleurs.

Ils vinrent en multitude, montés sur des chariots de guerre tirés par de vigoureux petits chevaux, et ils ravagèrent tout sur leur passage, y compris les quelques villages de crétins abêtis par l’alcool d’herbe et/ou de poisson, qu’ils conquirent sans peine.

Ils vinrent avec leurs troupeaux de bovins, qu’ils confiaient à leurs femmes à la légendaire beauté. D’où le nom que les rares Protopaumaisiens survivants donnèrent à ce peuple barbare qui les avait si aisément asservis : les « Belles aux vaches ». Un peu vexant pour les mâles du peuple en question, j’en conviens, mais c’est ainsi qu’ils entrèrent dans l’Histoire ‘ouflandaise.

Avec le temps et l’accent local, déjà lourd et épais, les Belles aux vaches devinrent les Bellovac’, et ne me dites pas que vous ne l’aviez pas vu venir, celui-là.

Hélas pour les Bellovac’, ils voulurent reprendre à leur compte le commerce des alcools du coin, dont celui, vigoureux, de poisson. Pour faire de l’alcool de poisson, ce n’est pas bien compliqué, il suffit d’entasser des ablettes et autres gardons dans des tonneaux, morts, de préférence (les poissons, pas les tonneaux), de couvrir le tout de flotte et d’attendre que ça macère tout seul. Ensuite, au bout de quelques mois, à vous les joies de la dégustation et de la cécité précoce.

Sauf que, en ajoutant du sel à la répugnante décoction, on obtient aussi une sauce de poisson, le garum, dont raffolait un empire du sud-est particulièrement tenace, puisque c’est de là que vient notre ami le centurion Gaïus Paulus.

Et les légions, donc, de rappliquer quelques siècles plus tard sous prétexte de mettre la main sur le commerce ichtyo-éthylique de ce qui ne s’appelait pas encore le Paumaisis. Malgré tout leur courage, les Bellovac’ ne purent s’opposer bien longtemps aux puissantes troupes impériales, qui restèrent juste le temps nécessaire pour fonder une ville, qu’ils baptisèrent Duraromagus[3], ce dont on se fout un peu, mais en même temps, vous êtes là pour vous cultiver, alors, profitez-en.

Puis l’empire s’en retourna chez lui, délaissant Duraromagus et les colons qu’il y avait implantés. Avec le temps, colons impériaux — pas des plus finauds, pour survivre dans les parages, c’était indispensable —, descendants épars des belles éleveuses de vaches et rescapés des Protopaumaisiens s’entremêlèrent durablement. Ne manquait plus qu’une ultime couche de population pour que la catastrophe soit complète, ce qui ne tarda pas.

Huit cents ans environ avant l’époque de notre récit, un peuple d’envahisseurs barbares à la langue rauque et gutturale et aux coutumes subtiles et raffinées[4] se rua sur ‘Ouflande. Ils avaient pour nom les Brancs, et ce sont eux qui allaient fonder la plupart des États qui sont à l’origine du glorieux royaume de ‘Ouflande que nous connaissons et aimons.

La culture branque avait cela de caractéristique qu’elle avait tendance à faire à peu près tout, n’importe quoi et leur contraire simultanément. Si, plus au Sud, cela donna Port-Baffe et les tentatives répétées mais systématiquement vouées à l’échec de créer un monde à peu près structuré, dans les ruines de Duraromagus, cela aboutit à quelque chose de pire encore (oui, c’était possible).

Quand les troupes branques, égarées, s’enquirent auprès des habitants hébétés et abâtardis du nom de l’endroit où elles se trouvaient, on leur répondit, en langue impériale mal comprise, qu’elles étaient sur les terres de la cité « oùsqu’on se perd », la « civitas paumesiensis ».

D’où l’origine de Paumais. Avouez que vous avez maintenant le sentiment que vous allez, pour une fois, vous coucher nettement moins bêtes que vous vous êtes levés. Et tout ça grâce à qui ? Grâce à la chronique, mais oui.

Ainsi naquit Paumais, métropole nordique.

Longtemps indépendante, Paumais manqua être asservie par Port-Baffe, on l’a vu, lors des guerres bafforportaines, qui virent se lever des héros au sourire si con comme le chevalier van de Puttemak-Aræl et la robuste Marie-Pierre Marteau.

Puis les Fondateurs quittèrent cette réalité, ‘Ouflande sombra dans l’anarchie et le Paumaisis dans le négoce de la betterave sucrière avec les conséquences que l’on sait.

Et Paumais, désormais, n’était plus qu’une ville hostile et idiote frileusement blottie derrière ses murailles aussi épaisses que l’intellect de ses habitants.

C’était là que nos héroïnes, notre héros et le Kevin du moment allaient bientôt entrer.

*

Lentement, le puissant nécromant, maîtrisant un éternuement nerveux, referma le lourd volume intitulé Historia civitatis paumesiensis, qu’il avait un jour emprunté à la bibliothèque royale de Port-Baffe du temps béni du règne de C’Thuthu l’irremplaçable, et qu’il n’avait jamais rendu.

Il sourit.

Si tout se passait bien, ces pauvres imbéciles lui seraient bientôt servis sur un plateau. Il avait veillé à laisser assez de traces et de pistes derrière lui.

C’est que pour parvenir à ses fins, il lui faudrait de la chair fraîche, de préférence de qualité. Il avait usé et abusé de ce qu’il avait pu trouver sur place, mais le Paumaisien moyen, étant aussi abruti mort que vif, était tout juste bon à constituer des bataillons de morts-vivants qui s’avéreraient utiles quand l’heure serait venue du grand déferlement au nom de sa chère divinité. Pour donner un coup de fouet à la divinité en question, en revanche, surtout qu’elle était quand même sérieusement amoindrie, il lui faudrait autre chose.

Il lui faudrait du mortel de choix. Comme trois ex-aventuriers de la communauté de la Déhenne, par exemple.

N’y tenant plus, Bernh-Arkap, grand-prêtre de C’Thuthu l’inconsistant pour l’instant, se laissa aller à une violente sternutation, toujours signe, chez lui, d’une grande agitation.

Puis il remisa le gros grimoire d’histoire locale sur l’une des étagères de son étude, sise au sommet d’un inquiétant édifice construit à partir de la Boue originelle, cette Tour molle qui se dressait, seule, au centre de l’ultime forêt sombre et touffue que devraient bientôt traverser Pisbvâ, Paulus et Spietata. Et un Kevin ou l’autre.

 

Nos héroïnes et héros succomberont-ils aux sinistres visées du redoutable Bernh-Arkap ?

Le nouveau Kevin a-t-il déjà été remplacé ?

Que font Lû-Tchîa et ses anciens camarades, ainsi que les derniers débris des Gorgoniens ?

 

Tout cela, vous le saurez vraiment en lisant le prochain chapitre :

 

Niveau 7

Tragédie pour un jambon

 

[1] Arrivés sans encombres, qui plus est, car tous les négociants et économistes ‘ouflandais s’accordent à reconnaître que depuis que le potentat de Rê-Vizör et celui des Marais de l’Éternelle Réécriture ont été le théâtre de certains bouleversements politiques, on circule beaucoup mieux dans la région.

[2] De toute façon soit rares, soit fragiles, ce sont quand même tous des ‘Ouflandais, marchands baffoportains ou pas.

[3] Littéralement, dans la langue impériale, le « marché des arômes musclés », vu que ça puait déjà sacrément dans les environs, l’alcool de poisson ayant un bouquet au moins aussi tenace que celui de la ch’pikète.

[4] Ils pratiquaient par exemple la compression crânienne du nourrisson, tout en se lamentant sur la terrible mortalité infantile dont ils semblaient victimes. Ils étaient également d’ardents partisans de l’exécution de générations entières à la mort d’un seul chef de famille, et du cannibalisme rituel consistant à ne manger que la cervelle des vaincus ou des défunts, recette garantie pour une encéphalopathie spongiforme réussie. À bien y réfléchir, c’est un miracle qu’il y ait des ‘Ouflandais vivants aujourd’hui. Enfin, un miracle, tout est relatif, hein.

Chapitre XII

Recrutement (4)

 

Dans la charmante petite ville de Sainte-Glaire, dernière étape sur la route qui, venue du sud-ouest, menait à Paumais, capitale régionale, l‘établissement le plus coté n’était autre qu’Au Navet mortifié. « Au Navet mortifié, spécialités locales, gastronomie et dégustation, » clamait d’ailleurs fièrement une plaque de bois gravée juste à côté de l’entrée. C’était donc tout naturellement là que nos deux héroïnes et notre héros avaient mené leurs montures. Comme à chaque fois qu’ils entraient dans un bourg, Spietata avait dû âprement négocier avec Machin 3 afin qu’il condescende à aller chasser sa pitance par lui-même dans les champs alentour, le cheval des Ténèbres, par sa seule présence, ayant tendance à provoquer infarctus en rafales, sans parler de son impact destructeur sur les fonds de culotte et autres sous-vêtements de la population.

Furieux — ce qui n’avait rien d’exceptionnel —, l’énorme étalon était donc parti folâtrer dans les champs, croquant au passage une demi-douzaine de pâtres divers que l’on ne retrouva fort heureusement que tard le lendemain, après le départ des membres de la communauté anciennement connue sous le nom de Déhenne[1].

La guerrière, la mage et le centurion, un rien harassés par les événements des derniers jours, avaient alors pris des chambres à l’hostellerie, s’étaient rapidement lavés à l’eau froide — « L’eau chaude, c’est réservé à la soupe ! » leur avait aimablement grogné Janpiêr Gradut, le sympathique tenancier —, et étaient enfin redescendus dans la salle commune pour goûter aux dites spécialités gastronomiques de Sainte-Glaire.

Ce qu’ils regrettaient amèrement.

— Tu m’étonnes, qu’il soit mortifié, le navet, constata Paulus en contemplant d’un air chagriné son plateau de dégustation.

— Ah ça, pour déguster, on déguste, convint Pishvâ.

— Putain, mais que j’en ai marre de ce bled, marmonna Spietata en repoussant de la lame de son couteau trois tristes rondelles de navet qui paraissaient aussi désolées qu’elle.

Sans conviction, ils triturèrent leurs assiettes, où s’entassaient sans art des tranches de légumes et de viandes diverses, le tout ayant curieusement à chaque fois le même goût, à savoir celui, aussi éminemment reconnaissable qu’inimitable, d’un bout de betterave sucrière crue.

— Mais c’est pas vrai ! s’énerva le centurion. Comment ils font ? Même la barbaque, même le saucisson, tout a goût de merde, ici !

La mage orientale piqua soudain du nez dans son assiette.

— Euh, moins fort, si tu peux…

— Ben pourquoi ? s’étonna Paulus.

— Ils nous regardent, murmura-t-elle.

En effet, que ce fût Janpiêr Gradut en personne ou ses nombreux convives, tous les dévisageaient. Ils avaient commis un crime de lèse-majesté en insultant la rave sacrée.

getFile

Gloire à la Rave sacrée ! © Confrérie de la Dive Rave, Paumais.

Écartant les bras, Spietata se redressa soudain sur sa chaise de bois plein.

— Mais qu’ils nous regardent, ces gros cons ! Quoi ? Vous avez un problème ? Ben oui, c’est de la merde, ce que vous nous faites bouffer, et alors ?

Pishvâ, le temps d’un souffle, envisagea de l’empêcher de parler. Puis elle se dit qu’après tout, s’il fallait détruire quelque chose, Au Navet mortifié, taverne et hostellerie respectée de Sainte-Glaire, constituait un objectif à peu près aussi approprié qu’un autre.

Tétanisés par l’intervention de la spadassine, les Glaviots[2] baissèrent la tête et firent mine de reprendre leurs conversations sans intérêt.

— Non, mais quand même… murmura la mage orientale.

De sa cuiller de bois, elle déplaçait méthodiquement des petits tas de ce qui devait être de la nourriture.

— Quand même quoi ? s’enquit le centurion, toujours curieux.

Pishvâ, le regard vide, continua à réagencer ces choses dont elle savait déjà qu’elle ne les mangerait jamais.

— Bah… dit-elle.

Spietata, la main gauche sur son couteau dont la pointe était déjà fichée dans le bois de la table, posa lentement sa main droite sur la poignée d’un de ses sabres. Puis, posément, elle scruta la salle commune bondée, prête au besoin à découper en morceaux quiconque lui déplairait — autrement dit, tout le monde — au moindre prétexte.

— Qu’est-ce que tu racontes ? fit la guerrière sans regarder sa camarade.

— Je sais pas, moi… reprit la mage. Vous auriez pas envie, vous, de vivre une aventure un peu plus chic ?

— Ben… répondit Paulus, peu sûr d’où elle voulait en venir.

— Dans le coin, c’est mal barré, si tu veux mon avis, ricana Spietata.

— Justement, c’est bien ça, le problème, s’échauffa soudain Pishvâ.

— Comment ça ? s’étonna le centurion.

— Ben, chez vous, c’était comment ?

— Comment ça ? répéta Paulus.

— Non, mais je veux dire, c’était comme ça ? s’emporta Pishvâ. C’était tout le temps pourri, hein ? Tout le monde te faisait chier tout le temps ? Il faisait moche ? Tu bouffais mal ? Personne te respectait ? Tu…

— Pour tout te dire, la coupa-t-il, j’étais dans l’armée, hein, alors, pour ce qui est d’être emmerdé en permanence par des hordes de cons…

— Ouais, ouais, d’accord, s’impatienta la mage, mais ton armée, là, elle avait pas un peu la classe ? Je sais pas, moi, un peu de discipline ? De la tenue ? Quelque chose, merde ?

— Ah ça, faut dire… concéda Paulus. Quand on leur mettait sur la gueule, aux barbares, on faisait ça bien.

— Et tes barbares, là, c’étaient des gros pignoufs débiles ?

— Euh… non, en fait, c’était même plutôt des putains d’adversaires.

— Tu vois où je veux en venir ? insista Pishvâ.

— Pas sûr, non, mais…

— Et toi, poursuivit la mage en se tournant vers Spietata, chez toi, c’était aussi la foire aux branquignols ?

Surprise, la guerrière fronça les sourcils.

— La foire aux… tu veux dire quoi, là ?

— Je veux dire que là où on t’a appris à te battre comme ça, c’étaient des gros glands ?

— Ça, y avait son lot d’abrutis, c’est vrai, mais…

— Mais, mais tout ça, c’était un peu l’élite de la crème, non ?

— Ben… fut tout ce que put articuler la spadassine en guise de réponse.

— C’est bien ce que je pensais, souffla tristement Pishvâ. Vous savez quoi ? Par chez moi aussi, c’était juste un peu tellement mieux. Rien que la bouffe, déjà. Et la musique, ah, la musique. Et vous auriez vu les palais !

— Ouais, chez moi aussi, les palais, c’était quand même un poil top, reconnut Paulus.

— Nous, on a pas de palais, on est trop occupé à se foutre sur la gueule pour en construire, concéda Spietata. Mais pour ce qui est de la bouffe, là…. Et le pinard…

— Ah, le vin, soupira Pishvâ. Vous pouvez me dire pourquoi on a obéi à ce guignol de magicien, au lieu de suivre les recommandations de Gork et d’aller le rejoindre ?

Les deux autres se turent.

Puis, hésitant, Paulus reprit la parole.

— Il nous a un peu foutu la trouille, aussi, non ?

— Qui ça ? demanda Pishvâ.

— Ben, Arn-truc, là…

— Ouais, ouais, il nous a sorti le baratin habituel, quoi, les menaces, le monde qui s’écroule, la responsabilité de l’univers sur nos frêles épaules, tout ça. Sauf que bon, moi, ce que je constate, c’est quoi ?

— Ben oui, c’est quoi ? s’intéressa le centurion.

— Ben c’est que ces connards de ‘Ouflandais, dès qu’il faut réparer leurs conneries, qui c’est qu’ils vont chercher, hein ?

— Nous, grinça Spietata.

— Oui, nous, répéta la mage. Nous, les gens qui ne sont pas de ‘Ouflande.

— Moi, fit subitement Spietata, Gork m’a parlé d’un pays, loin, hein, quelque part à l’Est, où il y a des putains de montagnes, des châteaux délirants, de la bouffe d’enfer, des pinards et des alcools à crever, de la musique de folie, et des guerres juste à la hauteur, contre un empire monstrueux mais qui a trop la classe. Une vraie terre d’aventure, quoi…

Paulus et Pishvâ la regardèrent fixement.

— Quoi ? s’énerva-t-elle aussitôt.

— Ben il t’a dit ça quand ?

Elle eut une curieuse petite moue.

— Je sais plus trop, en fait. N’empêche que je le sais !

— Et tu suggères quoi ? dit Pishvâ, ayant compris où la conversation les menait.

— Non, vous déconnez ? sourit Paulus. On plante tout et on se casse à l’Est ?

— De toute façon, réfléchit la mage, on est plus que trois, et on sait qu’il nous faut un quatrième pour ouvrir leur tour à la con, là. Or, je sais pas vous, mais moi, les procédures de recrutement de merde, j’en ai soupé, donc…

— Donc, déclara Spietata, radieuse, on se barre à l’Est, on les plante tous avec leurs quêtes débiles et leurs bouts de dieux de merde.

Leur avenir commençait à peine à leur sembler plus souriant qu’une ombre vint obscurcir leur tablée.

Un grand gaillard large et gras, la face rubiconde, atrocement boudiné dans une armure de cuir clouté, une imposante hache à double tranchant dans le dos, les scrutait de deux petits yeux bleus rougis et luisant d’une absence totale d’intelligence.

— Chôlû… éructa le personnage.

Les trois aventuriers, atterrés, se tournèrent lentement vers lui.

— C’est pour quoi ? fit Pishvâ d’un ton aigre.

— C’eu ‘n’n’ est rapport à vôt’ vintchure, lô ?

— Notre vingt chiure ? demanda la mage en grimaçant.

— Ah ouais, hein, où c’est qu’c’est qu’vous ‘n’n’avez eub’zoin d’ôventuriers, lô !

Gaïus Paulus eut un large sourire.

— Eh, j’ai tout compris !

La main droite de Spietata se resserra fermement sur la poignée de son sabre, tandis que, de la gauche, elle se massait le front, visiblement lasse.

— Salut mon pote, continua le centurion enthousiaste. Alors, t’es qui ?

— Paulus, non… murmura Pishvâ.

— Kevin…

 

Nos héroïnes et héros s’arracheront-ils un jour à la gangue de médiocrité qui semble indissociable de ‘Ouflande ?

Le nouveau Kevin aura-t-il une quelconque utilité ?

Est-ce vraiment mieux à l’Est ?

 

Tout cela, vous ne le saurez absolument pas en lisant le prochain chapitre :

 

Paumais, ville lumière

 

[1] Certains spécialistes assurent d’ailleurs que c’est dans cette direction-là qu’il faudrait chercher la solution à l’énigme de la Bête du Gévaudan. Qui n’aurait donc été ni un loup, ni un lion, ni Vincent Cassel, mais bel et bien un cheval. Des Ténèbres. Quant à savoir ce qu’il aurait fait dans ce coin paumé de la France du XVIIIe siècle…

[2] Oui, ainsi nomme-t-on les peu recommandables habitants de Sainte-Glaire, allez donc savoir pourquoi.

La colline

La colline

Drame en un acte inspiré d’un fait réel

(Extrait)

 wpdd2b0514_0a_06

Nous sommes dans une tranchée, quelque part où ça flingue. Un officier annonce une mauvaise nouvelle à ses hommes.

 

Le capitaine : Les p’tits gars, vous voyez cette colline ? Le général veut que nous l’ayons prise avant ce soir.

Des soldats : Cette colline, là ? Ben pourquoi ?

Le capitaine : Genre, pasque c’est comme ça, faites ce qu’on vous dit, pour une fois !

Des soldats : Eh, oh, eh, chef, tu nous parles meilleur, hein !

Le capitaine (un tantinet crispé) : Ça y est, vous commencez déjà à m’emmerder…

Un petit malin : En plus, elle est moche, cette colline.

Le capitaine : Mais on s’en fout, puisque je vous dis qu’il faut la prendre !

Des soldats : Ben oui, mais pourquoi ?

Le capitaine : Mais j’en sais rien, moi, peut-être que le général, il veut y construire sa résidence secondaire ?

Un petit malin : Eh ben moi, j’y construirais même pas mes chiottes.

Un autre petit malin : C’est vrai qu’elle est moche, cette colline.

Le capitaine (exaspéré) : Bon, c’est bon, vous me faites chier, je vais la prendre tout seul, moi, cette putain de colline …

Des soldats : Eh, oh, ça va pas non ?

Le capitaine : Qu’est ce qu’y a encore ?

Des soldats : Tu peux pas la prendre tout seul !

Le capitaine (presque attendri) : Ah ça, c’est sûr, tout seul, je risque quand même de me faire buter …

Des soldats : Nonnon, c’est pas ça.

Le capitaine : Je me disais aussi …

Un petit malin : C’est bien simple, j’y emmènerais même pas mon chien y faire ses besoins.

Un autre petit malin : T’as un chien, toi ?

Un petit malin : Non, mais si j’en avais un, eh ben …

Le capitaine : Mais vos gueules !

Des soldats : Non, tu comprends, si tu la prends tout seul, ça va faire mauvais genre.

Le capitaine : Comment ça ?

Un qui a la tête près du bonnet : Tu crois que je suis pas capable de la prendre avec toi, hein, c’est ça ?

Le capitaine (poussant un soupir) : Mais j’ai jamais … En plus, je croyais que vous …

Des soldats : Ouais, si tu la prends tout seul …

Un autre petit malin : Et t’aimerais avoir quoi, comme chien ?

Un qui a la tête près du bonnet : Je suis désolé, mais moi, j’ai toujours dit que je voulais la prendre, cette colline, je ne comprends pas pourquoi tu veux la prendre à toi tout seul !

Un petit malin : Chais pas, j’me suis jamais posé la question, mais en tout cas, je l’emmènerais jamais chier là-haut.

Des soldats : …le général, i’ va s’dire que finalement, y a pas besoin d’nous, tu comprends.

Un qui a la tête près du bonnet : Surtout que moi, je suis prêt à la prendre, cette colline, et que je ne comprends vraiment pas pourquoi tu ne veux pas que je la prenne avec toi !

Un autre petit malin : Remarque, les oryctéropes, c’est mignon, aussi.

Le capitaine (déjà en route) : Bon, je vous attends là-haut …

Chapitre XI

Niveau 6

La forêt sombre et touffue (3)

Un chemin mal famé

 

Sombre et touffue, cette forêt-là l’était tout autant que les précédentes. Évidemment. Inévitablement. Encore y avait-il quelques subtiles différences qui suffisaient presque à faire le bonheur des aventuriers qui s’y étaient hasardés. Comme un chemin praticable leur permettant de rester à cheval, par exemple, ou des frondaisons un peu moins épaisses laissant le jour filtrer plus agréablement. Et des rochers. Des gros. Sur les côtés.

— Reconnaissons-le, ça change, déclara Pishvâ qui, bien que secrètement tout aussi exaspérée que les autres par leur équipée, se disait qu’il était de son devoir de faire bonne figure, pour leur remonter le moral.

— Ouais, pour un peu, ça serait presque supportable, l’approuva Paulus. Déjà, au moins, on crapahute pas à pied. Ensuite, on y voit, il fait ni trop chaud, ni trop froid, et puis…

— Ah ouais, non, fit Spietata, un vrai voyage d’agrément, hein, qu’est-ce que t’en penses, la quiche ?

L’air méchant, elle se tourna sur la gauche, vers Lû-Tchîa qui, inquiète, chevauchait à ses côtés, derrière les deux autres.

Inquiète, mais toujours incapable de juguler intelligemment ce sentiment si naturel, si désarmant, de supériorité qu’elle éprouvait dès qu’elle était en société. Aventurière spécialisée, comme elle aimait à le répéter, elle s’estimait adaptée à tous les types de mission, toutes les configurations de terrain, toutes les menaces potentielles. Et elle ne voyait pas d’une part pourquoi ses compagnons contraints et forcés se plaignaient de la sorte, et d’autre part pourquoi elle ne leur aurait pas habilement rappelé à quel point elle leur était supérieure.

— Vraiment, je ne vois pas ce qui vous dérange. Elles n’ont rien de bien insurmontables, ces forêts sombres et touffues. D’ailleurs, elles ne sont même pas si sombres et touffues que ça, hein.

— Attends de te faire bouffer le cul par une horde de boules de poils enragées avec une triple rangée de crocs et tu m’en reparleras ! s’emporta Pishvâ.

— Ou de te faire courser par un nuage de moustiques géants capables de te vider de ton sang d’un trait, tiens ! ajouta le centurion.

La bretteuse parut surprise. Et encore plus inquiète.

— Ah bon ? Y a ça, dans le coin ?

— Tu m’étonnes, rétorqua Paulus.

— De toute façon, s’entêta Lû-Tchîa, nous, des forêts, on en a même pas traversé, alors… C’est vous qu’êtes des mauvais, aussi, comment ça se fait que vous vous les tapiez à chaque fois, les forêts sombres et touffues ?

Tous reconnurent le chuintement caractéristique que fit un des sabres de la spadassine quand elle le tira de son fourreau.

— Spietata, non ! cria Pishvâ.

La pointe de la longue lame courbe et effilée vint se poser sous le menton de Lû-Tchîa, qui n’osa même plus déglutir de peur que ce simple réflexe entraînât des dégâts irrémédiables au niveau du velouté de peau de pêche de sa blanche gorge (du moins, c’était ainsi qu’elle se représentait son cou, qu’elle avait tendance à plutôt apprécier, d’autant plus qu’il était la plupart du temps rattaché à sa tête et qu’elle n’avait pas l’intention que ça change dans l’immédiat).

— Eh, la tanche, grogna Spietata, quand je te pose une question, c’est pas pour que t’y répondes, t’as compris ?

Lû-Tchîa ouvrit la bouche, puis la referma.

Puis la rouvrit. Non parce qu’elle était obtuse — ce qu’elle était quand même, en fait —, ou qu’elle n’avait pas saisi l’essentiel de la merveilleuse simplicité du message de la guerrière, mais parce qu’elle avait vu quelque chose. Derrière les rochers.

— Là, là, là ! bredouilla-t-elle, affolée.

— Quoi, lalala ? s’étonna Spietata. Ça te donne envie de chanter, mes menaces ?

Pour toute réponse, Lû-Tchîa tendit un doigt tremblant en direction des rochers, d’où sortirent à pas lents plus d’une dizaine de silhouettes.

Les trois membres de la communauté anciennement connue sous le nom de Déhenne suivirent son geste du regard. Devant eux, le chemin était barré par des individus à l’aspect peu engageant et dont les intentions étaient relativement claires. Surtout quand ils se mirent à l’exprimer d’une voix forte.

La voix de leur chef, une belle basse rocailleuse de femelle troll vêtue d’un poncho en peau de mammouth, la tête et les défenses de la bête lui servant de capuche, sa trompe lui descendant au milieu du visage, si bien qu’elle devait en permanence la relever pour parler ou considérer ses proies.

L'élégance ‘ouflandaise à son meilleur...

L’élégance ‘ouflandaise à son meilleur…

— Bonjour m’sieur-dames ! Personne ne bouge, ceci est une dépouille ! brama Nu-Yao, formidable trollesse d’Orient, en tapotant négligemment de sa lourde massue dans la paume calleuse de sa main gauche.

— Ouais ! s’exclama une autre femelle troll un peu moins imposante, drapée dans une longue robe de peau qui n’avait visiblement jamais eu la chance de connaître même ne fût-ce qu’un seul jour meilleur, voire juste une après-midi de répit. Donnez-nous tout ce que vous avez et on vous bute !

Elle leva une pogne griffue et se mit à tracer des signes étranges dans les airs.

— Et vite, en plus ! nasilla un grand escogriffe maigrelet à la tignasse frisée, emmitouflé dans une aube de magicien, et qui se tenait tout tordu en serrant de ses deux mains maigres un grand bâton torsadé.

Il leur jeta des regards en biais, comme incapable de poser ses yeux plus de quelques secondes au même endroit.

— Même que vous êtes cernés ! s’égosilla derrière eux un guerrier du désert chauve et barbu, enroulé dans une djellaba, en agitant un cimeterre.

Il y eut alors un silence gêné, à peine troublé par le cliquetis du harnachement des quatre chevaux.

— Ben quoi ? reprit l’énorme Nu-Yao. Alors, ça vient ?

Pishvâ secoua la tête en la désignant directement de la main.

— Mais attends, j’y crois pas…

— Ah ben si, hein, ma vieille, faut y croire, faut y croire, c’est une dépouille en règle, qu’on va vous faire !

— Ouais, en règle ! répétèrent divers membres de la compagnie de brigands.

— Non, mais c’est pas ça, insista la mage.

— C’est quoi, alors ? commença à s’impatienter la grosse trollesse.

— Sans déconner, ça vous dit rien ? demanda encore Pishvâ au groupe des nouveaux venus.

— Mais quoi, merde ?! beugla Nu-Yao.

— Oui ! hurla soudain une grande femme brune échevelée, les yeux exorbités. Laissez-nous vous voleeeeeeeeer !!!

Habillée d’une aube blanche rapiécée, elle leva les bras au ciel pour préparer quelque terrible invocation.

— Je sais pas, moi, s’entêta Pishvâ. On vous a butés je sais pas combien de fois, et ça vous dit rien, les baltringues ?

L’information instilla comme un soupçon de doute dans les rangs des bandits de grand chemin. Ceux qui barraient le passage aux cavaliers se concertèrent à voix basse, jetant de temps à autre des coups d’œil nerveux aux voyageurs qu’ils espéraient toujours détrousser.

Enfin, l’immense trollesse revint vers Pishvâ tandis que ses camarades reprenaient leurs places et leurs attitudes aussi belliqueuses que possible.

— Comment ça, vous nous avez butés ? s’enquit-elle en soulevant de deux gros doigts la trompe de son couvre-chef.

— Comme ça… répondit la mage.

Une boule de feu explosa en plein museau de Nu-Yao qui, la hure calcinée, s’effondra à la renverse.

Aussitôt, Paulus et Spietata chargèrent, sous le regard horrifié à la fois de ceux dont les anatomies allaient très vite faire les frais de la charge en question, et de ceux qui, derrière, voyaient leurs cibles s’éloigner d’eux en fonçant sur leurs complices.

Le glaive du centurion fendit net le crâne du magicien maigrelet et le bâton avec lequel il avait tenté de parer le coup. De son sabre gauche, la spadassine égorgea ce qui devait être une guerrière, mal attifée, grande et l’air revêche, qui s’écroula sans avoir pu esquisser un geste. Du droit, elle perça le thorax de l’autre femelle troll, qui en était encore à essayer de comprendre ce qu’avait dit Pishvâ avant que tout leur beau projet d’enrichissement rapide à peu de frais ne dégénère sous leurs yeux.

Se retournant, la mage d’Orient mitrailla de boules de feu le guerrier du désert, dont la barbe s’enflamma sur le champ. Tandis qu’il s’enfuyait en braillant, laissant derrière lui une traînée d’escarbilles et un appétissant fumet de travers de porc grillé — nos héroïnes et héros se souvenant alors qu’en fait, ils avaient toujours faim, et que des travers de porc grillés auraient été particulièrement bien venus[1] —, d’autres projectiles incendiaires frappèrent de plein fouet deux ennemies supplémentaires, dont Pishvâ estima, sans trop comprendre comment ni pourquoi, qu’il s’agissait de réincarnations plutôt ratées de Stradanya et de l’arbalétrière Frida Nitsou.

Puis le combat cessa, aussi promptement qu’il avait commencé.

Ils avaient estourbi six de leurs adversaires. Les quatre survivants s’étaient enfuis sans demander leur reste.

Et Lû-Tchîa s’était enfuie avec eux.

— Merde… commenta Pishvâ.

— Comment ça se fait… commença Paulus.

— J’ai faim… gronda Spietata.

Machin 3 broncha en signe d’assentiment.

— …elle s’est barrée, cette conne… continua Pishvâ.

— … qu’ils soient toujours vivants, ces tarés ? termina Paulus.

— … et soif, aussi, voilà, j’ai soif, annonça Spietata.

Machin 3 ne put qu’une fois de plus approuver le solide bon sens de sa maîtresse.

 

 

La présence des débris d’une compagnie des Gorgones a-t-elle une explication, ou le chroniqueur prend-il juste un malin plaisir à faire de plus en plus n’importe quoi ?

Lû-Tchîa s’est-elle trouvé de nouveaux amis ?

Nos héroïnes et héros parviendront-ils un jour à se sustenter convenablement durant leur séjour en Paumaisis ?

 

Tout cela, vous ne l’entreverrez que partiellement en dévorant à belles dents le prochain chapitre :

 

Recrutement (4)

 

[1]Non, rassurez-vous, ils ne vont pas basculer dans le cannibalisme. Machin 3, lui, en revanche…

Chapitre X

Recrutement (3)

 

La Bousoye, fière bourgade sise sur les rives du Poissard, un des affluents de la Morgue, le fleuve qui fait la fierté du Paumaisis. La Bousoye, un des rares villages du coin à avoir entrepris de pratiquer la déforestation pour autre chose que planter des betteraves.

Car la principale production de La Bousoye, c’était, comme son nom l’indique, la bouse. Mais attention, hein, pas n’importe quelle bouse : de la bouse de chauffage, autrement dit, de la bouse noble.

Je sens bien que le concept d’aristocratie fécale vous échappe un peu, aussi ne vais-je pas m’étendre dessus. Du, reste, il ne vaut mieux pas, car tout cela est somme toute fort peu ragoûtant. Toujours était-il, donc, que La Bousoye était une fière bourgade, qui pratiquait l’élevage de vastes troupeaux de bovins qui s’en allaient ainsi joyeusement bouser dans les immenses pâtures prévues à cet effet. Et les Bousains[1], pour la plupart bousiers de leur état, récoltaient ensuite ce que d’aucuns, parmi les plus grands spécialistes de l’économie ‘ouflandaise, avaient coutume de surnommer « l’or brun ».

Après cette mise en bouche aussi appétissante qu’édifiante, revenons à nos vaches, plutôt qu’à nos moutons, et intéressons-nous de plus près à ce qui se trame dans la grande salle commune de la taverne de La Bousoye, dite de La Chopine en deuil[2].

Assis autour d’une des nombreuses tables, les trois membres de l’ancienne communauté de la Déhenne et leur nouvelle compagne de voyage tentaient tant bien que mal de se sustenter. Avec un bonheur relatif.

— J’y crois pas, se désolait Paulus. Dire qu’on est dans un pays d’élevage ! Et au lieu d’un beau morceau de barbaque, ils ont que ça à nous faire bouffer, ces cons-là…

De sa cuiller en bois, il touilla, morose, le brouet épais et fumant qui remplissait son écuelle.

— Faut dire… reconnut Spietata en faisant la moue.

— De la soupe de betteraves, commenta Pishvâ en secouant la tête.

— Ouais, enfin, de betteraves, s’indigna Paulus. De leurs betteraves dégueulasses, là. On se demande ce qu’ils en foutent, de toutes leurs putains de vaches.

Indifférente à leurs réflexions culinaires, Lû-Tchîa, en proie à une profonde angoisse dont elle ne parvenait pas à se défaire, leur lançait des coups d’œil inquiets.

— Moi, je commence carrément à en avoir ma dose, de cette quête de merde, grommela encore le centurion en reposant sa cuiller dans son écuelle. C’était obligé qu’il nous envoie dans ce bled pourri, là, l’autre illuminé ? Je sais pas, moi, si les dieux ont éclaté, doit bien y avoir quelques-uns de leurs morceaux qui sont retombés dans des coins plus classieux, non ? Peut-être même dans des régions où on bouffe bien et où les gens sont sympas…

— Pour ce qui est de bien bouffer, encore, je veux bien y croire… commença la mage orientale.

— Mais pour les gens sympas, ça, faut pas rêver, Paulus, conclut la spadassine avec un sourire ironique. On est en ‘Ouflande, je te signale.

Ils se turent. Autour d’eux, les conversations allaient bon train. À la Bousoye, c’était la pause-déjeuner, et les bousiers bousains n’adoraient rien tant que de partager une bonne soupe de betteraves arrosée d’une ch’pikête de douze ans d’âge au coin d’un réconfortant feu de bouse, tout en échangeant les derniers potins mondains et les informations les plus récentes sur le cours de l’excrément bovin.

Il flottait dans l’air comme un délicat fumet de purin qui acheva de miner le moral de nos héroïnes et héros.

— Non, mais sans déconner, ça vous dit pas de juste l’envoyer péter avec sa quête à la con, l’autre guignol ? s’entêta Paulus.

— Et pour faire quoi, hein ? lui demanda Pishvâ, qui trouvait malgré tout l’idée diablement séduisante.

— Se planquer dans cette fameuse auberge où nous attend Gork, tiens.

— Pour ça, faudrait déjà la trouver, dit la mage.

— Je sais où elle est, moi, intervint Spietata.

Pishvâ la regarda, étonnée.

— Ben, comment tu sais ça, toi ?

— J’en sais rien, répondit la guerrière avec un petit haussement d’épaules. Tout ce que je sais, c’est que je le sais, c’est tout.

— De quelle auberge vous parlez ? osa s’enquérir Lû-Tchîa.

— On t’a sonnée, toi ? lui rétorqua Pishvâ.

— Non, mais…

— Eh ben alors, ta gueule. T’inquiète, tu vas bientôt pouvoir parler, va…

Déglutissant avec peine, la bretteuse se passionna soudain pour les circonvolutions d’un beige peu engageant de sa soupe de betteraves. Boudeuse, elle se mit à y faire lentement tourner sa cuiller.

— De toute façon, reprit Spietata, j’ai comme l’impression que si on se barrait, il aurait vite fait de nous rattraper, l’autre espèce de magicien de merde…

— Et qu’on prendrait cher… ajouta Pishvâ.

— Avant même d’avoir atteint l’Auberge, termina la spadassine.

Ce fut au tour du centurion de secouer la tête avec une grimace dépitée.

— Putain, comment ça me fait trop chier, tout ça, quand même.

Leurs regards désolés effleurèrent un instant leurs écuelles de soupe, ce qui finit de les convaincre qu’ils n’en mangeraient absolument pas.

Paulus tendit la main vers sa chopine en bois, pleine à ras bord d’un liquide translucide d’où émanait un parfum méphitique, mélange subtil d’éther et d’alcool à brûler : la célèbre ch’pikête, source de tant de joies, de fortunes faciles et de décès prématurés dans la belle province du Paumaisis.

— Euh… tu vas vraiment tenter le coup ? fit Spietata.

La main à quelques pouces de la chopine, Paulus s’arrêta.

— Je… non, en fait.

— Bon, attaqua Pishvâ d’un ton ferme en relevant la tête. À défaut de bien bouffer et de bien boire, ou de planter l’autre baltringue avec sa quête qui pue, on pourrait au moins faire le point, non ?

— J’imagine, ouais, admit Paulus.

— Et ça, continua la mage en se tournant vers Lû-Tchîa, ça passe par toi, mémère…

Subitement en sueur, la bretteuse se redressa sur son tabouret.

— P… par moi ? bégaya-t-elle.

— Tu vois quelqu’un d’autre ?

— N… non, mais je veux dire…

— On s’en fout, de ce que tu veux dire, la coupa sèchement Spietata.

Repoussant son écuelle, Pishvâ étala sur la table leur carte du Paumaisis.

— Alors… fit-elle, réfléchissant à voix haute. A priori, on doit se trouver là.

Du doigt, elle indiqua un point rouge qui correspondait à la plaque tournante locale du commerce de bouse séchée.

— Donc, reprit-elle, normalement, encore trois jours de marche, une forêt sombre et touffue, un dernier village et une halte dans la capitale du coin, et on y sera, à la Tour molle.

— Quel nom à la con… constata Spietata.

— C’est sûr. Sauf que, d’après ce qu’on nous a dit, pour y entrer, faut se poser sur des dalles, quatre exactement, d’où l’intérêt qu’il y avait à recruter des connards du coin. Manip’ qui, théoriquement, déclenche l’ouverture du bazar.

— ‘Tends, l’arrêta Paulus, et le crétin qu’est à l’intérieur, il doit faire ça chaque fois qu’il sort s’acheter des croissants pour le petit-déj’ ?

La mage orientale, dépassée par la redoutable logique de la question, ne put qu’écarter les bras en réponse.

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Peut-être qu’il se les fait livrer par chauve-souris, ses croissants !

— Ça me paraît moyen, comme système pour se procurer des croissants, la contra le centurion, dubitatif.

— Dites, vous nous emmerdez, avec vos histoires de croissants, là, fit Spietata, les ramenant à la réalité.

la-badiane-lich-su-banh-sung-bo

La faim et l’omniprésence betteravière commenceraient-elles à les faire délirer ?

— Euh, ouais, bon, dit Pishvâ en revenant au sujet de leurs préoccupations. Donc, devant l’entrée, apparemment, y a quatre dalles, sur lesquelles il faut qu’on se place. Et là, paf, ça s’ouvre…

— Et ensuite ? l’interrogea Paulus.

— Ensuite ? Ben, une fois entrés, on verra bien, hein, on improvisera au fur et à mesure, comme d’habitude.

— L’improvisation, moi, j’aime, sourit la spadassine.

— Bref, poursuivit la mage en dévisageant Lû-Tchîa. Maintenant qu’on t’a mis la main dessus, ma vieille, c’est toi qui va nous servir de quatrième, pour les dalles.

La bretteuse sentit son cœur se mettre à s’affoler. Le frère Kevin les avait prévenus. Le système d’entrée de la Tour molle était piégé. Trois au moins des quatre dalles recelaient une sinistre surprise pour qui poserait le pied dessus. Quelle surprise, et à quel degré de sinistrose, elle n’en savait rien, mais elle ne tenait pas non plus à le découvrir de trop près. Or, il semblait bien que ses anciens camarades de la Déhenne n’avaient pas l’intention de lui donner le choix.

Il ne lui restait plus qu’à espérer qu’ils se placeraient sur les dalles meurtrières et qu’elle, en revanche, en réchapperait. Quant à entrer dans la tour, si elle s’ouvrait et si elle était encore en vie à ce moment-là, il serait toujours temps d’aviser.

— Mais avant ça, lui expliqua Pishvâ, l’interrompant dans ses réflexions, va falloir que tu nous en dises plus…

— Euh, sur quoi donc ? répondit Lû-Tchîa d’un ton auquel elle essaya de conférer le plus d’innocence possible.

— Sur la recette de la soupe de betteraves, eh, andouille ! s’énerva Paulus.

— Moi, je dis qu’on aurait mieux fait de la bousiller tout de suite, décréta Spietata. Elle ne va nous attirer que des merdes, cette conne.

— Tu vois, dit Pishvâ posément, tu n’as même pas commencé à parler que tu agaces déjà mes amis. Bon, t’arrête tes conneries et tu nous dis ce que tes potes et toi, vous faisiez avec le curé ?

— Et si je refuse ?

— On te fait bouffer toutes nos assiettes de soupe… la menaça la mage.

— Ouais, enfin, ça, ajouta la spadassine, ça sera en guise d’amuse-gueules…

N’ayant pas particulièrement l’âme d’une martyre farouche pour la cause — cause dont elle n’était d’ailleurs pas très sûre de saisir les tenants et les aboutissants —, et redoutant autant de devoir vider quatre écuelles de soupe de betteraves que ce que la guerrière adverse semblait lui promettre pour les faire passer, Lû-Tchîa entreprit aussitôt de leur raconter dans les détails toute l’affaire de sa résurrection et de son recrutement par le clerc de Sainte-Morgue.

 

 

Nos héroïnes et héros parviendront-ils sans encombre jusqu’à la mystérieuse Tour molle ?

Échapperont-ils au piège infâme qui les y guette ?

Et Lû-Tchîa vient-elle de retourner une fois de plus sa cotte de cuir dans le seul but de sauver sa misérable deuxième vie ?

 

Vous n’aurez la réponse qu’à une seule de ces trois questions en lisant le prochain chapitre :

 

Niveau 6

La forêt sombre et touffue (3)

Un chemin mal famé

 

[1]Oui, c’est le petit nom charmant que l’on donne aux habitants de La Bousoye.

[2] À ne pas confondre avec La morne Chopine, de Saint-Foutraque-les-Bosquets.

Chapitre IX

Niveau 5

Concurrence

 

Tout avait pourtant si bien commencé.

Tout d’abord, alors qu’elle gardait encore le pénible souvenir du coup de masse sur la nuque qui lui avait fait quitter ce monde sans même avoir pu organiser un pot de départ, Lû-Tchîa s’était réveillée. En pleine forme, confortablement allongée sur un lit moelleux aux draps propres et frais, dans ce qui lui avait semblé être une chambre d’hôte dans un château quelconque.

Une fois levée, elle avait récupéré son équipement, augmenté grâce au miroir que lui avait offert cet imbécile de démon qui gouvernait les Tisseurs de Mots, ces pauvres incompétents.

Puis elle était sortie et, dans le couloir au sol luxueusement dallé de marbre, elle était tombée sur la petite Rôlka, elle aussi pétante de santé, et de nouveau armée comme la barbare des steppes qu’elle était, au lieu d’être emmitouflée dans la bure sombre d’une goule naze.

Ravies de se retrouver, toutes deux s’étaient mises à papoter de tout et de rien, se demandant quand même comment elles avaient bien pu être ressuscitées, sachant que la Fée Morgane, déesse des passages à d’autres états, avait été officiellement et radicalement décapitée par cette sale brute de Spietata.

Sans cesser de bavarder, elles avaient emprunté un bel escalier aux marches revêtues d’un épais tapis de laine rouge et or, et étaient descendues jusqu’à une grande salle où se trouvaient déjà cinq personnes : le bon père Ugo, prêtre du complaisant dieu Lakoul, qu’elles reconnurent tout de suite, et quatre autres dont les visages et les accoutrements ne leur disaient rien.

Tous étaient installés à un bout d’une longue table de bois noir et laqué, couverte d’une nappe de lin blanc, où une collation avait été dressée : corbeille de petits pains aux fruits secs, aiguières et carafes du cristal le plus pur emplies de vins ambrés et d’eau claire, plats chargés de fruits frais, de quoi apaiser la faim qu’elles sentaient leur tenailler l’estomac. C’est que la résurrection, ça creuse.

Bien que n’ayant aucune idée de l’identité de leurs hôtes, elles en avaient déduit au moins une chose, c’était qu’ils savaient recevoir.

À leur approche, le bon père Ugo, avec un large sourire, et un grand geste, les avait invitées à s’asseoir. Lû-Tchîa avait pris place à côte de lui, Rôlka s’était mise en face d’elle, et le prêtre de Lakoul leur avait aussitôt tendu de quoi boire et se restaurer.

C’était donc sous les meilleurs auspices qu’avait démarré leur nouvelle vie.

Mix of fresh fruits on wicker bascket

“Un petit-déjeuner sans barbaque, c’est comme une prairie sans pâtre frais.” Vieux proverbe de cheval des Ténèbres.

La tablée était présidée par un bel homme aux cheveux blonds coupés courts à la mode des chevaliers, avec au sommet du crâne une humble tonsure. Drapé dans un surtout blanc orné d’un symbole rouge qu’elles n’avaient pas identifié — en même temps, il faut bien dire qu’elles n’y connaissaient pas grand chose en matière de cultes, fois et autres religions ‘ouflandaises, en dehors des grands classiques[1] —, il les avait longuement dévisagées tandis qu’elles mangeaient.

Et enfin, il avait pris la parole.

D’une voix magnifiquement posée, au timbre mélodieux, il leur avait tout expliqué :

— Bon, allez, on va pas traîner, hein, parce que comme qui dirait que ça urge et que ça s’affole en haut lieu…

— Eh ? avait fait Lû-Tchîa.

— Ouais, je sais, tu comprends rien. Mais ça m’étonnerait que des aventuriers spécialisés de votre calibre restent longtemps sans comprendre.

— Ah bon ?

— Eh ouais, c’est ce que t’es, ma cocotte, une aventurière spécialisée dotée de compétences incommensurables. C’est ce que m’a dit le type qui t’a ressuscitée, en tout cas, et vu que ça coûte un bras, ce genre d’opération, tu dois bien valoir le détour. Par conséquent, si tu pouvais arrêter de m’interrompre toutes les deux secondes, on pourrait avancer…

« Bien. Allez, c’est parti. Je me présente, je suis le frère Kevin, moine guerrier et clerc du culte de la très vénérée Sainte-Morgue, et en gros, et jusqu’à nouvel avis, c’est moi votre patron.

« Alors, pourquoi on vous a rassemblés, tous les six, là ? Ben c’est simple, hein. Puisque vous êtes des aventuriers spécialisés, c’est pour vous envoyer dans une aventure un peu spéciale.

« À part les deux qu’étaient clamsées et qu’il a fallu ramener à la vie, les autres, vous êtes déjà au courant que y a donc deux dieux qu’ont littéralement explosé à cause de certaines conneries commises par une bande de sagouins dont quelques-uns, ici présents, ont même un temps fait partie… »

— En même temps, on a pas trop eu le choix, hein, était intervenu le bon père Ugo.

— Ouais, moi, si on m’avait demandé mon avis… avait commencé Rôlka.

— Quoi ? l’avait coupée le frère Kevin. Tu serais restée goule naze, peut-être ?

— Ben quoi, ils étaient sympas ! s’était-elle récriée.

— Ouais, bon, ta gueule, en fait. Je reprends : bref, deux dieux qui pètent, rien que ça, je vous raconte pas le bordel que ça a foutu au niveau équilibre cosmogonique et toutes ces merdes.

« Alors, y a déjà un petit rigolo qu’a pas perdu de temps. Il a récupéré un gros bout de dieu, on est pas sûr duquel, et il l’a planqué dans sa tour de nécromant à la con, quelque part au fin fond du Paumaisis. Et compte tenu de ses pouvoirs, il pourrait bien être capable d’en faire quelque chose.

« Et y a un deuxième petit rigolo qu’a décidé de pas le laisser jouer tout seul dans son coin, évidemment, et qu’a déjà recruté d’autres aventuriers, qu’il a divisés en petits groupes et qu’il a envoyés aux quatre coins du royaume en quête des bouts en question.

« Sauf que mon patron à moi, qui est un peu plus haut placé que toute cette bande de comiques, il a d’autres projets, et c’est là que vous entrez en scène. »

— On est censé faire quoi, alors ? avait demandé ce qui était apparemment une rôdeuse, vêtue d’une tenue verte et brune, armée d’un grand arc et d’un carquois, et dont l’épaisse tignasse frisée s’agitait en rythme chaque fois qu’elle hochait la tête.

— J’y viens, Zézette, j’y viens.

Lû-Tchîa s’était abstenue de l’ouvrir, sachant que leur hôte n’avait pas trop l’air d’apprécier les interruptions, mais elle s’était dit malgré tout que Zézette, comme nom pour une aventurière spécialisée, ça la foutait quand même un peu mal. Au même instant, elle avait croisé le regard moqueur de ladite Zézette, qui lui avait déplu instantanément.

— Alors, les avait questionnés le frère Kevin, vous avez déjà entendu parler de la Tour Molle ?

Quelques coups d’œil gênés s’étaient échangés autour de la table.

— Mouais… avait continué le clerc de Sainte-Morgue. Vous me faites l’effet d’être un beau ramassis de branques, en fait d’aventuriers spécialisés.

« Bon, on s’en fout, on vous jugera sur pièces, hein. Donc, la Tour Molle, c’est là que l’autre empafé s’est réfugié avec son gros bout de dieu, là. Et c’est donc là qu’il faut qu’on aille.

« Sauf qu’on y entre pas comme ça, dans ce truc. Il faut être quatre. Ouais, non, n’y pensez même pas ! Je sais, vous êtes six, deux de trop, c’est ça ? Tas de gros malins, vous, votre boulot commencera quand on aura réussi à entrer dans la tour. Et que si j’en utilisais quatre pour l’ouvrir, cette putain de tour, y en a au moins trois qui y passeraient, parce que le mécanisme d’ouverture, d’après ce qu’on en sait et ce qu’on a retrouvé dans les grimoires, il est piégé grave.

« Vous voyez où je veux en venir ? Non ? Ah la vache, si l’autre camp est juste un poil moins con que vous, c’est pas gagné.

« Ben justement, l’idée, c’est de trouver trois buses et de les sacrifier pour ouvrir la tour, et après, une fois à l’intérieur, on fait le ménage, on récupère le bout de dieu, on le ramène à mon patron, et vous pourrez alors jouir d’un repos bien mérité. Y a même des chances qu’on vous couvre d’honneur, de gloire, et de pognon… »

— Oui alors d’accord, avait fait une vieille femme brune et sèche à l’accent roulant, fagotée dans une robe de magicienne bleue ornée de vieilles étoiles ternies, mais où vous comptez les trouver, les trois sacrifiés, là, hein ?

— Ah, chère Hodiozah, en voilà une question qu’elle est bonne, avait rétorqué le frère Kevin avec un rictus méprisant. Eh bien, c’est tout simple. Le rigolo qui a envoyé des groupes un peu partout en a comme par hasard dépêché un dans le Paumaisis. Ils sont trois, et eux, tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils doivent trouver un quatrième abruti pour ouvrir cette foutue tour. Donc, pour nous, ça va être bien peinard. Je me fais recruter, je vous les amène tout cuits, et y aura plus qu’à les utiliser pour ouvrir.

— Ce n’est quand même pas très sympa, je trouve, avait fait une autre mage, plus jeune, à la chevelure d’un blond roux coiffée en une natte unique, et portant en bandoulière un baudrier chargé de fioles diverses.

— Charmante Gertrude, avait commenté le clerc en secouant lentement la tête avec une moue désolée, on ne fait pas d’omelette sans égorger des poules…

De nouveau, quelques regards perplexes et ennuyés s’étaient croisés autour de la table.

Le frère Kevin, avaient pensé secrètement les six aventuriers spécialisés, avait de bien curieuses notions de cuisine.

N’empêche, Lû-Tchîa trouvait que tout avait bien commencé, même si le moine guerrier du culte de Sainte-Morgue était parfois un tantinet abrupt.

Discrètement, pendant que le clerc était parti se faire effectivement recruter par la concurrence, la bretteuse s’était débrouillée pour prendre peu à peu le commandement de leur équipe, pour laquelle elle n’avait du reste que fort peu de respect, parce que le respect, estimait-elle, ça se mérite et qu’ils étaient tous très loin du compte.

Sa méthode de management était cependant plus subtile que celle du frère Kevin, et tout en considérant ses collègues comme un tas de gros glandus, elle ne cessait de les encourager et de les motiver par des propos rassurants. Ils étaient tous formidables, leur disait-elle, moins qu’elle, bien sûr, il ne fallait pas non plus qu’ils se fassent trop d’illusions, mais s’ils poursuivaient leurs efforts, peut-être parviendraient-ils à vaguement espérer atteindre un jour son niveau d’excellence et de professionnalisme.

Et ça avait marché. Tout au long de leur périple jusqu’aux ruines de la Lagée paumaisienne, les cinq autres avaient pris l’habitude de lui obéir en tout et de se fier à son jugement.

Aussi, c’était avec un bel optimisme qu’elle avait déployé sa petite troupe à la sortie des ruines, et qu’elle avait vu approcher le frère Kevin, suivi de trois des improbables de la communauté anciennement connue sous le nom de la Déhenne. Trois des pires, d’ailleurs, constatation qui avait un peu écorné son magnifique enthousiasme.

Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que les deux femmes suivaient le frère Kevin sans rien faire pour dissimuler leur adoration.

Il était vraiment très fort.

Oui, vraiment, tout avait si bien commencé.

Puis le glaive de Paulus s’abattit sur le cou du moine guerrier, dont il trancha la carotide, et le clerc de Sainte-Morgue glissa de son cheval, sans un mot, mais dans une puissante gerbe de sang.

Et ce qui avait donc si bien commencé menaça de très mal se terminer pour Lû-Tchîa.

— Mais… bredouilla Pishvâ, comme si elle émergeait d’une longue transe, c’est qui tous ses baltringues ?

Effarés par le meurtre de leur mentor, les six aventuriers spécialisés de la concurrence perdirent un peu de leur cohésion, de toute façon toujours relative.

— Mais c’est dégueulasse ! cria la petite Rôlka.

— Assassin ! hurla Gertrude, magicienne de combat, en portant la main à l’une de ses fioles.

— Tiens, je croyais que vous étiez crevées ? s’étonna Spietata, soudain de nouveau elle-même.

— Euh… balbutia Lû-Tchîa. C’est-à-dire… en fait, c’est une longue histoire…

— On s’en fout, déclara la spadassine.

— Mais non, on s’en fout pas, objecta Pishvâ.

— Vous avez vu comment je lui ai démonté sa gueule, à ce connard ? s’extasia Paulus, glaive toujours dégainé, le visage éclaboussé de sang.

— Ne nous énervons pas… suggéra le bon père Ugo.

Il y eut un silence malaisé, seulement rompu par le gargouillis abject de l’artère sectionnée du frère Kevin, qui achevait de se vider dans l’herbe et les cailloux.

Comme libérées de son emprise néfaste, la mage orientale et la tueuse aux sabres avaient retrouvé toute leur énergie destructrice. Le centurion Gaïus Paulus en aurait pleuré de joie.

— Bon, lança Pishvâ d’un ton haineux à l’adresse de Lû-Tchîa. C’était quoi, ce plan de merde avec ce débile de curé, là, hein ?

La bretteuse qui s’était improvisée chef de son groupe se sentit subitement très seule.

Sentiment qui s’accrut encore quand elle s’aperçut que les cinq autres, sans même se concerter, venaient d’entreprendre de détaler et de filer au grand galop en direction du nord, lui laissant le soin de gérer par elle-même son éventuelle survie avec ceux qui avaient failli être leurs adversaires.

Quand elle vit Spietata et son horrible monture aux yeux rouges avancer vers elle, Lû-Tchîa regretta presque d’avoir été ressuscitée.

 

 

Est-ce vraiment la fin de l’équipe concurrente ?

Lû-Tchîa parviendra-t-elle à se racheter une conduite ?

Nos héroïnes et héros se doutent-ils du piège qui les attend à l’entrée de la Tour Molle ?

 

Tout cela, vous n’en aurez sans doute qu’une très vague idée après avoir lu le prochain chapitre :

 

Recrutement (3)

 

[1]Mais si, vous savez bien, les dieux inévitables, ceux dont on croise partout en ‘Ouflande les insupportables représentants des clergés, du genre Jëniardah, déesse de la Souffrance au labeur, Sashès-Séthé, dieu des Extincteurs, ou encore Gougl l’Omniscient.

Chapitre VIII

Niveau 4

Ruines bavardes

 

Ils avaient fini par sortir de cette nouvelle forêt sombre et touffue, mais Gaïus Paulus ne se faisait aucune illusion. Ils ne tarderaient sans doute pas à en trouver une autre du même genre sur leur chemin.

S’ils arrivaient jusque-là, ce dont il était, personnellement, de moins en moins sûr, compte tenu de ce que son équipe était en train de devenir.

Les quatre cavaliers chevauchaient de front, avançant au pas lent de leurs montures. Les deux femmes s’étaient placées au centre, pour éviter que le clerc de Sainte-Morgue et le centurion n’en viennent aux mains, ou pire, car depuis l’attaque des chtiquemouques, l’ambiance, au sein du petit groupe, était plutôt tendue.

Et Paulus commençait à en avoir assez de voir la magicienne et la guerrière prendre systématiquement la défense du religieux. À tel point que cela en était même un tantinet agaçant, devait-il admettre.

— Bon, fit-il à voix haute, et maintenant, c’est par où ?

— C’est par là, tête de nœud ! lui répondit élégamment le frère Kevin en indiquant du doigt le nord et la plaine qui s’étalait devant eux.

— Putain, grogna le centurion.

— Paulus, arrête ! lui intima Pishvâ.

— Mais quoi ? C’est lui, là, qui…

— Qui rien du tout, oui ! cingla Spietata.

— Tu vois, gros trouduc, tu peux rien contre moi ! le nargua le clerc.

Les deux femmes s’esclaffèrent.

— Qu’il est drôle !

— Et sympa !

— Ah oui, ça aussi, il l’est !

— Et beau, chuchota Pishvâ d’un air entendu à l’adresse de sa camarade.

— Trop, gloussa Spietata.

Paulus leva les yeux au ciel, excédé. Il ne savait pas quel venin ces saletés d’insectes avaient bien pu leur injecter, mais il espérait que son effet cesserait bientôt. Le plus tôt serait le mieux, ce qui lui éviterait de commettre un meurtre.

Éperonnant son puissant destrier, le frère Kevin se détacha du groupe et prit quelques mètres d’avance.

— Eh, les pétasses et l’abruti, traînez pas trop, non plus, j’ai pas que ça à foutre !

— On vous suit, cher frère Kevin ! lui déclara Pishvâ.

— Au bout du monde, oui ! ajouta Spietata, enthousiaste.

Le centurion secoua lentement la tête. C’était un cauchemar, voilà, c’était ça, en fait. Il allait se réveiller, et tout ça ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Sauf qu’il ne se réveilla pas, et que le cauchemar en question continua donc.

Au bout d’une heure, alors que le soleil n’était vraiment levé que depuis peu, faisant de ses rayons matinaux scintiller la rosée sur l’herbe environnante parce qu’un peu de poésie dans un monde de brutes, parfois, ça fait du bien, ils distinguèrent les vestiges de murets éparpillés autour d’eux.

03248_morningdew_1024x1024

Un peu de pouêzie, donc…

Des ruines moussues, au milieu desquelles le frère Kevin avait manifestement l’intention de les faire passer.

— Euh, attendez, c’est quoi, tout ça ? demanda Paulus, qui trouvait l’endroit singulièrement adapté à une embuscade.

Or, même si, théoriquement, aucun ennemi n’était censé s’opposer à leur quête, il connaissait trop bien ‘Ouflande pour ne pas s’inquiéter de l’éventualité d’une attaque. Même en Paumaisis, il devait bien y avoir des bandits[1].

— Ben des ruines, eh, gros débile ! répliqua le frère Kevin.

— Hihihi ! rit Spietata.

— Huhuhu ! l’imita Pishvâ.

— Mmmh… bordel, ça commence à me plaire, tout ça, grommela le centurion.

Des ruines, certes, mais des ruines de quoi, se demanda-t-il. La disposition des pans de murs encore debout lui disait vaguement quelque chose, comme s’il avait lui-même déjà arpenté des lieux semblables

Le vent se leva, venant jouer avec les touffes d’herbes folles qui poussaient sur les vieilles pierres, portant la rumeur de débats depuis longtemps éteints, ce qui acheva de mettre Paulus mal à l’aise, alors que devant lui, le frère Kevin et ses deux admiratrices poursuivaient leur route sans autrement se soucier de ce qui les entourait.

Peu à peu, le centurion eut l’impression qu’ils n’étaient pas seuls.

…râââââââble… souffla soudain quelqu’un derrière lui.

Se retournant brusquement, il ne vit rien, en dehors d’antiques dalles disjointes mangées d’herbes et de mousse.

…côôôôôôô… feula une voix éthérée, devant lui, cette fois.

— Merde ! s’écria-t-il en dégainant vivement son glaive. Eh, sans déconner, y a comme un problème !

— Ta gueule ! rétorqua le clerc de Sainte-Morgue.

— Hihihi !

— Huhuhu !

— C’est ça, c’est ça, m’écoutez pas, bande de nazes, n’empêche que moi…

Il s’interrompit, frissonnant. Une main spectrale ne venait-elle pas de lui effleurer la nuque ?

— Oh putain !

Glaive tendu devant lui, il tourna la tête à droite et à gauche, tandis que les présences invisibles autour de lui se faisaient plus pressantes.

Compéteeeeeeeeeeences… fit une autre voix.

Laissez-nous travailleeeeeeeeeeer… susurra une quatrième.

…incommensurâââââbles… souffla une cinquième.

Pépiiiiiiiiiiites… intervint une autre.

Méthodes iniiiiiiiiiques…

Les voix se multipliaient, comme prises au piège d’une discussion éternelle et sans fin.

Vote à main levéééééééééééée…

Cadences infernâââââles…

Aventuriers spécialiséééééés…

Laissez-nouououous…

Règne de l’arbitraiaiaiaire…

Brutalement, il comprit.

— Eh, les comiques ! lança-t-il à ses compagnons, qui avaient toujours quelques pas d’avance sur lui. Je sais où on est ! Ces ruines de merde, là, c’est une ancienne Lagée !

— On s’en cogne !

— Hihihi !

— Huhuhu !

Une ancienne Lagée, un de ces lieux mythiques où tout citoyen de ‘Ouflande, qu’il soit ou non aventurier, pouvait venir invoquer la justice, demander des comptes même aux souverains, et débattre, débattre jusqu’à plus soif et à n’en plus finir. Les ruines de celle-ci étaient encore hantées par les esprits de furieux orateurs qui avaient dû, autrefois, y livrer quelque féroce et titanesque combat, qu’ils rejouaient depuis pour l’éternité.

J930163.tif

Qui eût pu croire qu’ici s’étaient livrées d’épiques joutes orales sur le contenu du panier-déjeuner des apprentis maçons ou sur la rémunération des congés annuels ?

— Bon, ben Lagée ou pas, c’est pas une raison pour moisir ici, décréta le centurion.

Piquant des deux, il rejoignit les trois autres.

— Alors, on se fait dessous, le légionnaire ? ironisa le frère Kevin.

— Hihihi !

— Huhuhu !

Fusillant le clerc du regard, Paulus prit une profonde inspiration.

— Encore un mot comme ça et je te déboîte la gueule, connard ! s’emporta-t-il en brandissant son glaive, qu’il n’avait pas rengainé.

— Mais viens-y, eh, tapette à jupette !

— Bon, allez, c’est bon, j’en ai ma claque, tu vas bouffer de l’acier trempé ! rugit Paulus en tentant de rapprocher son cheval de celui du clerc.

— Non ! s’interposa Pishvâ.

— Le touche pas ! fit Spietata.

Machin 3 appuya sa cavalière d’un renâclement agressif.

Le centurion les dévisagea, atterré.

— Non, mais merde, quoi… balbutia-t-il, l’air totalement désemparé.

Le religieux lui sourit d’un air crâne.

— T’as pas l’air con, là, hein…

Paulus se dit qu’il ne lui restait plus qu’à prier pour que les effets de ce fichu venin de chtiquemouque se dissipent au plus vite, sinon, il serait peut-être obligé d’affronter également ses compagnes d’aventures avant de pouvoir se débarrasser de l’insupportable frère Kevin. Une éventualité qui lui déplaisait souverainement.

Ce fut alors qu’ils s’aperçurent qu’ils n’étaient plus seuls. Six cavaliers, ne formant qu’une seule ligne, semblaient les attendre à la sortie des ruines.

— C’est quoi encore, cette embrouille ? marmonna le centurion, méfiant.

En fait de six cavaliers, c’étaient plutôt cinq cavalières et un cavalier, que Paulus reconnut immédiatement.

— Le bon père Ugo, murmura-t-il. Mais qu’est-ce qu’il fout là ?

Le prêtre de Lakoul, emmitouflé dans sa robe de bure, était assis en selle sur ce qui était apparemment une mule suffisamment robuste pour supporter sa corpulence. Et il était entouré par des cavalières dont certaines étaient déjà connues des anciens membres de la communauté de la Déhenne.

Comme Lû-Tchîa, bretteuse de son état, ou encore Rôlka, minuscule barbare des steppes.

L’ennui étant que l’une et l’autre avaient trépassé dans de pénibles circonstances lorsque les aventuriers de la Déhenne avaient un peu poussé à bout une certaine divinité, laquelle avait fini par éclater, ce qui nous ramène à cette quête-ci. Et que depuis que la Mort elle-même avait avalé son bulletin de naissance, plus aucun ‘Ouflandais n’était logiquement autorisé à ressusciter. Par conséquent, elles n’auraient pas dû être là. Quant à savoir ce qu’elles y faisaient, là, justement, c’était une question de plus à laquelle le centurion sentait bien qu’il n’aurait pas de sitôt la réponse.

Paulus n’eut pas le temps de se perdre plus avant dans ses réflexions, interrompu qu’il fut par la voix du frère Kevin, qu’il trouvait de plus en plus désagréable.

— Ah, ben quand même ! proclama le clerc de Sainte-Morgue. Salut mon frère et mes sœurs ! Il était temps !

— Ben quoi, on est à l’heure, non ? dit Lû-Tchîa.

— T’as vu, glissa Pishvâ à Spietata, ils ont l’air trop sympas !

— C’est sûr, opina la spadassine avec un sourire bienveillant.

— Bon, continua le frère Kevin, en tout cas, comme promis, les voilà, ces crétins.

D’un geste ample de la main droite, il désigna la mage, la guerrière et le centurion.

Lequel décida que le moment était idéalement choisi pour occire le religieux.

 

 

Dans quelle sinistre conspiration le frère Kevin et les nouveaux venus trempent-ils donc ?

Comment le brave centurion Paulus se tirera-t-il de ce mauvais pas (eh oui, encore) ?

Spietata et Pishvâ retrouveront-elles la raison ?

 

Tout cela, vous le saurez sans faute en lisant le prochain chapitre :

 

Niveau 5

Concurrence

 

[1] Le centurion Gaïus Paulus, fin connaisseur de la nature ‘ouflandaise, ne se trompait pas. En fait, le Paumaisis est un foyer vibrant de criminalité. La filière betteravière représente une source de profits colossaux qui attirent les pires délinquants de la région, et les gangs s’affrontent sans merci pour le contrôle d’un carré de raves, ou pour racketter les distilleries clandestines de ch’pikête, voire pour inonder le marché de dangereuses contrefaçons (déjà que la ch’pikête est une menace naturelle pour le foie, qu’elle a tendance à rapidement dissoudre, et pour les cellules grises, de toute façon rares dans la région, qu’elle disperse avec une remarquable efficacité).

Chapitre VII

Niveau 3

La forêt sombre et touffue (2)

Gare aux chtiquemouques !

 

Une fois de plus, ils se retrouvaient à progresser difficilement dans une forêt sombre et touffue, contraints de marcher en tirant derrière eux leurs chevaux par la bride.

Spietata avait spontanément proposé de passer en avant pour massacrer la végétation locale, mais le frère Kevin, en lui adressant un regard lourd de reproches, s’était interposé. Il connaissait ces sous-bois, leur avait-il affirmé, et point n’était besoin d’en martyriser les hôtes immobiles. Du reste, avait-il ajouté, la violence était mauvaise conseillère, et gnagnagni, et gnagnagna. Du moins, c’était tout ce que la guerrière avait retenu de son discours avant de se mettre à bouder, tout en jurant secrètement qu’elle lui dentellerait le portrait de la pointe de ses sabres dès que possible.

Aussi le frère Kevin avait-il pris la tête, et les guidait-il maintenant en se frayant un chemin dans les broussailles tenaces qu’il écartait de ses mains revêtues de gants de mailles. Le tout en douceur, ce qui avait le don d’exaspérer la spadassine.

Immédiatement derrière le clerc venaient Paulus, méfiant, et Pishvâ qui, sans le dire, ne voyait quand même pas pourquoi on n’aurait pas pu cramer toute cette mauvaise herbe à coups de boules de feu histoire d’aller plus vite.

Spietata et Machin 3 fermaient la marche. Ils la fermaient aussi tout court, ce qui valait mieux pour tout le monde.

Le chemin fut, évidemment, long et pénible. Les sous-bois étaient chauds, étouffants, humides, et les trois anciens membres de la communauté de la Déhenne commençaient à en avoir soupé de ces forêts sombres et touffues qui semblaient aussi inévitables en Paumaisis que les rencontres avec les plus abrutis de ses habitants.

deep_forest__2_by_melonamen-d527lde

Y avait longtemps…

— C’est bon, j’en ai ma claque, déclara Pishvâ.

Le frère Kevin s’arrêta et se retourna vers elle.

— Allons, ô noble mage, patience. Il nous faut garder espoir. Haut les cœurs, aurais-je même envie de dire !

— Ben vas-y, hein, dis-le, fais-toi plaize… marmonna Paulus.

— Haut les cœurs, donc, mes amis ! reprit le clerc de Sainte-Morgue avec un bon sourire qui, effectivement, faillit soulever le cœur de Spietata[1]. Encore une dizaine d’heures, et nous sortirons de cette magnifique forêt !

— Hein ? manqua s’étrangler la mage orientale.

— Une dizaine d’heures ? Purée, j’y crois pas… fit le centurion, atterré.

Spietata et Machin 3 se contentèrent de ricaner de concert.

— Déjà, on est la nuit, ou le jour ? demanda Pishvâ. Parce que, là, moi, j’en sais plus rien.

— La nuit est déjà tombée, ô noble mage, répondit aussitôt le frère Kevin.

— On pourrait peut-être faire halte, alors, non ? suggéra Paulus.

— Que nenni, ô noble combattant, que nenni ! il n’est jamais sage de trop tarder sous la somptueuse canopée de cette antique forêt !

— Parce que ? dit Pishvâ.

— Eh bien, force est de reconnaître que bien des hôtes de ces lieux ne nourrissent pas que de louables intentions à l’égard d’humbles voyageurs de passage comme nous.

La guerrière et son cheval des Ténèbres se remirent à glousser.

— Putain, vous pourriez arrêter ? leur lança Paulus. À force, vous êtes flippants !

Ils poursuivirent leur chemin laborieux, suivant le frère Kevin dans son entreprise de déforestation à visage humain. C’était tout juste si, quand il lui arrivait d’étêter une fougère ou de casser une ronce épineuse, il ne présentait pas des excuses contrites aux plantes qui avaient eu le malheur de se trouver sur leur chemin. L’ennui étant que des plantes se trouvaient partout et systématiquement sur leur chemin.

Les chevaux bronchaient et piaffaient, les aventuriers grognaient et pestaient, mais rien ne semblait en mesure d’entamer la belle humeur du clerc de Sainte-Morgue, qui, avec une patience à la lisière de l’insupportable, les entraînait toujours plus profondément dans la futaie.

— Je commence à plus pouvoir les voir en peinture, moi, tous ces putains d’arbres, grinça Spietata.

— Faut dire, moi, là, approuva Pishvâ, je me ferais bien une petite traversée du désert.

— En même temps, la contra Paulus, les déserts, c’est quand même gravement chiant.

— Parce que tu te fais pas chier, là, peut-être ? objecta Spietata.

— Si, mais…

— Reconnaissons-le, les amis, le problème, c’est qu’on se fait chier partout, en réalité, philosopha la mage orientale.

Sur ces paroles d’une profondeur sans égale, ils se turent. Et c’est dans ce silence retrouvé qu’ils perçurent, peu à peu, comme un bruit étrange.

Un bourdonnement, diffus, encore lointain, mais qui leur donnait l’impression de se rapprocher. Et de les entourer.

— Qu’est-ce que c’est encore que cette merde ? gronda la guerrière.

— Bah, des moustiques, sans doute, commenta le centurion. Manquait plus que ça…

Au même instant, le frère Kevin les fit déboucher dans une partie des sous-bois plus dégagée, où il était de nouveau possible de progresser plus aisément entre les fûts lisses des grands arbres.

Le zonzonnement se fit plus distinct, plus insistant.

— Je le sens pas, moi, je vous le dis, constata calmement Pishvâ.

Ils n’avaient fait que quelques pas sur le tapis de feuilles mortes quand le clerc de Saint-Morgue murmura, fébrile :

— Par l’Étui sacré de Saint-Biloute[2]…

— Quoi ? demanda Paulus.

— Fuyez ! Nous sommes perdus ! Les chtiquemouques ! Les chtiquemouques !

— Les chtiquoi ? s’étonna Spietata.

— Quand je vous disais que je le sentais pas, insista Pishvâ.

Sans les attendre, le frère Kevin se mit à courir entre les arbres en entraînant son cheval derrière lui.

Le bourdonnement enfla, au point de devenir assourdissant, et un nuage d’insectes volants leur fondit dessus depuis les frondaisons. Des centaines de saletés qui ressemblaient vaguement à un croisement obscène entre des mouches vertes énervées et des moustiques qui auraient eu un compte précis à régler avec l’humanité[3], le tout gros comme des pigeons. Et qui se mirent à les courser en zonzonnant rageusement.

La petite troupe s’enfuit à toutes jambes sur les traces du frère Kevin.

De temps en temps, c’était plus fort qu’eux, nos héroïnes et héros se retournaient pour tenter de mettre à mal les abominations qui voletaient en vrombissant de façon excessivement exaspérante sur leurs talons. Alors, sabres, glaive et boules de feu entraient en action, causant des ravages dans les rangs serrés de leurs poursuivants. Mais rien n’y faisait, la horde volante paraissait sans cesse plus nombreuse, les contraignant à chaque fois à reprendre leur fuite.

Vous les connaissez, c’était une activité qu’ils n’appréciaient guère. Mais ils avaient le choix entre faire front et risquer d’être submergés, ou se carapater pour ne pas perdre de vue le frère Kevin, qui était leur seul guide à peu près sensé dans cette région hostile.

Par conséquent, environnés de ces sales bêtes dont ils tentaient tant bien que mal de se protéger, ils finirent tous par courir aussi vite qu’ils le purent dans le cliquetis de leurs équipements et du harnachement de leurs montures.

Komarno-Mosquito

Les Paumaisiens sont tellement tarés qu’ils ont même érigé un monument à ces saletés. © Syndicat d’initiative du Paumaisis

Puis, aussi soudainement qu’ils les avaient attaqués, les insectes géants disparurent, regagnant l’abri des cimes des arbres.

Hors d’haleine, les fuyards se regroupèrent, mains sur les hanches, pliés en deux, occupés qu’ils étaient à reprendre leur souffle.

Paulus passa rapidement ses divers membres en revue, se toucha au cou et au front, avant de déclarer, satisfait :

— Bon, ben apparemment, j’ai pas été piqué, c’est au moins ça, hein, parce que vu la taille de ces saloperies, je préfère pas savoir ce que ça fait !

Ses compagnons gardant le silence, il s’adressa d’abord au frère Kevin, qui était le plus près de lui, les deux femmes venant de les rejoindre.

— Ça va, vous ? demanda-t-il au clerc.

— J’t’en pose, des questions, tête de con ? répliqua brutalement le religieux.

La surprise de Paulus fut aussi totale que brève.

—Non mais dis donc, eh, gros taré ! se reprit-il.

— De quoi ? s’emporta le frère Kevin. Tu veux que je te la démonte, ta face de pet ?

Menaçant, il fit un pas vers le centurion qui, glaive toujours dégainé, lui fit face.

— Bon, affirma Paulus, je sens qu’il va encore y avoir du recrutement dans l’air !

Il leva sa lame.

— Nooooon !!! s’écrièrent en chœur Pishvâ et Spietata.

— Comment ça, non ? fit le centurion, éberlué.

— Le tue pas ! lui ordonnèrent-elles.

— Mais… Pourquoi ? balbutia-t-il, leur jetant des coups d’œil angoissés tout en braquant la pointe de son glaive sur le nez du clerc, qui avait quant à lui détaché son marteau de guerre de son baudrier.

— Il est trop sympââââ !!!

Alors que Paulus, les traits déformés par l’effarement, reculait lentement pour échapper à d’éventuels mauvais coups, tout en essayant de mettre de l’ordre dans la scène dont il était le témoin, l’énorme Machin 3 échappa au contrôle de sa maîtresse et marcha droit sur le clerc.

— Ah, fit le centurion, rassuré, toi au moins, t’es d’accord avec moi, hein, mon gros ? Vas-y, pète-lui sa gueule !

L’immense cheval noir eux yeux rouges, quand il fut tout près du frère Kevin, colla son museau contre la joue de ce dernier. Et se mit à ronronner.

— Putain, souffla Paulus, je suis mal, là…

 

 

Quelle mouche, ou plutôt, quel chtiquemouque a donc piqué nos fières héroïnes ?

Comment le brave centurion Paulus se tirera-t-il de ce mauvais pas ?

Un cheval des Ténèbres peut-il vraiment ronronner (vous me direz, dans la mesure où ces bestiaux-là bouffent de la viande, pourquoi pas, hein) ?

 

Tout cela, vous le saurez sans doute partiellement en lisant le prochain chapitre :

 

Niveau 4

Ruines bavardes

 

[1] Si, elle en a un, bande de médisants.

[2] Biloute van de Puttemak-Aræl, célèbre chevalier paumaisien réputé pour son courage, héros des guerres baffoportaines. En ce temps lointain, les souverains de Port-Baffe s’étaient efforcés de fédérer les diverses provinces de ‘Ouflande sous leur férule, avec un succès immanquablement discutable. Une de leurs campagnes les mena jusque sous les murs de l’orgueilleuse Paumais, qui leur résista grâce à l’intervention de personnages légendaires tel le chevalier Biloute [depuis canonisé par le clergé de Sainte-Morgue] ou encore Marie-Pierre Marteau, qui estourbit, dit-on, d’un seul coup de marteau de charpentier le porte-étendard baffoportain qui venait de mettre le pied sur les remparts de la ville en hurlant « Ville prise ! ». Avant d’être canonisé, Biloute van de Puttemak-Aræl se fit surtout proprement canonner par les artilleurs royaux sur lesquels il chargea nu [à l’exception d’un étui pénien du plus bel effet, d’où l’interjection de frère Kevin] pour insuffler à ses troupes à la fois ardeur au combat et humilité face à l’immensité de la création, ou un truc du genre. Ledit étui, qui fut tout ce que l’on retrouva à peu près intact dans le tas de viande hachée qu’était devenu le chevalier, peut aujourd’hui être admiré au musée d’histoire régionale et de la culture betteravière de Paumais.

[3] D’ailleurs, les moustiques ont un compte à régler avec nous, ces petits salauds, j’en suis sûr. Vous avez remarqué qu’on ne les voit jamais en hiver, mais qu’ils sont toujours là pour bien nous pourrir nos étés, ces petits fumiers ? Tout ça, c’est calculé, je vous dis.

Chapitre VI

Niveau 2

Le pont sur la Trognasse

 

Le frère Kevin, s’avéra-t-il, était un compagnon de voyage aussi charmant que plein de ressources. Du moins de l’avis de Pishvâ et Paulus. Spietata, elle, restait dubitative.

Et elle n’aimait pas la façon qu’avait le nouveau venu de regarder Machin 3 quand il croyait qu’elle ne le voyait pas. C’était ça l’ennui, avec les clercs, paladins et autres prétendus défenseurs de la lumière et du Bien présumé. Il suffisait de la présence d’un humble cheval des Ténèbres en pleine possession de tous ses moyens destructeurs pour les affoler.

La spadassine ne disait rien, mais elle n’en pensait pas moins. À la première occasion, elle enverrait le frère Kevin se faire voir ailleurs, et tant pis pour leur quête.

Laquelle, d’ailleurs, semblait mieux avancer que jamais. Car non seulement le frère Kevin se montrait agréable et serviable, mais il connaissait aussi parfaitement la région. Et dès que Pishvâ, à la sortie de Foutrigny, lui avait montré leur carte et expliqué pourquoi ils étaient là, il avait suggéré d’emprunter un raccourci qui les mènerait promptement à leur but[1].

Pour commencer, il leur trouva un chemin à peu près carrossable qui, tout en contournant une nouvelle forêt sombre et touffue, leur fit gagner du temps, leurs montures pouvant marcher d’un bon pas sans qu’ils aient à mettre pied à terre.

Puis, leur expliqua-t-il, il les mènerait par des contrées moins inhospitalières jusqu’à une rivière, qu’il leur faudrait traverser. Une fois sur l’autre rive, ce ne serait que l’affaire de quelques jours pour qu’ils atteignent leur objectif.

— Et ça sera pas plus compliqué que ça ? demanda le centurion Paulus qui, s’il n’avait pas à l’encontre du frère Kevin les mêmes réserves que Spietata, ne pouvait malgré tout s’empêcher de penser que tout cela était un peu trop beau pour être vrai.

Jamais, depuis qu’ils s’étaient lancés sur les chemins de l’aventure des mois plus tôt, ils n’avaient eu pareille chance. Jamais encore ils n’avaient croisé la route d’un ‘Ouflandais ou d’une ‘Ouflandaise qui leur avait été d’une quelconque utilité. D’un naturel plus optimiste que la guerrière, il n’en restait pas moins sur ses gardes, s’attendant à tout moment à ce que cesse cette étrange éclaircie.

— Que nenni, ô noble Paulus, répondit le clerc de Sainte-Morgue avec cette politesse exquise et non feinte qui avait déjà tendance à écorcher les tympans de Spietata. S’il m’en souvient bien, nous devrions, à l’approche du pont, nous acquitter de quelque écot afin de pouvoir le franchir sans encombre.

— Un écot ? l’interrogea Pishvâ.

— Oui, ô noble Mage, quelques piécettes nécessaires aux gens du cru pour qu’ils entretiennent ainsi ce passage.

— Ouais, ben vu les gugusses qu’on se frappe dans le coin, ça doit être beau, tiens, l’entretien du pont, lâcha Spietata derrière eux.

Le frère Kevin se retourna et lui adressa un large sourire franc qu’elle trouva immédiatement répugnant.

— Ah, ô noble Sp…

— Ouais, non, ta gueule, en fait, le coupa-t-elle.

Interdit, il resta une fraction de seconde la bouche ouverte.

— Bon, intervint Pishvâ histoire de détourner la conversation qui, connaissant la spadassine, risquait à tout moment de prendre un cours déplaisant, et le pont, là, on en est encore loin ?

— Point donc, point donc, se reprit le clerc. À notre train, nous y serons dans deux heures tout au plus. Le temps, ainsi que je vous le disais, de monnayer notre passage, et nous serons sur l’autre rive bien avant la tombée de la nuit.

 

Deux heures plus tard, à la satisfaction de Pishvâ et Paulus et à la surprise de Spietata, le chemin les mena effectivement jusqu’à l’entrée d’un petit pont de bois, flanquée de deux courts poteaux munis d’un anneau où attacher les chevaux en cas de besoin.

La rivière en question, qui répondait au doux nom de la Trognasse, coulait tout en bas d’une ravine profonde qui, en sinuant, coupait en deux un paysage d’une morne platitude, couvert d’une herbe drue, jaune et piquante, dont la monotonie était à peine rompue par des lignes d’un vert sombre qui s’étiraient dans le lointain au nord et à l’est. D’autres forêts sombres et touffues, à n’en pas douter.

Et à l’entrée du pont se dressait un personnage dont la présence parut décontenancer le frère Kevin.

tumblr_m5izilKQuG1qciw9bo1_1280

Un pont, ça reste un pont, même en Paumaisis.

— Je ne comprends pas, murmura-t-il. Où sont donc les braves gens que je rencontrai ici naguère ?

— Qu’est-ce qu’il dit ? fit Paulus.

— Ben attends, tu le comprends pas, lui non plus ? s’étonna Pishvâ.

— Hein ? Si, si, c’est juste que je l’écoutais pas, parce que je regardais l’autre vieux con, là, répliqua le centurion en désignant de sa main gauche ouverte l’étrange silhouette qui, manifestement, les attendait.

C’était un vieillard, grand et maigre, un peu voûté, vêtu d’une vilaine houppelande grise mangée aux mites, qui lui descendait jusqu’aux pieds. Il était coiffé d’un chapeau pointu d’un bleu sale, cabossé, mais où luisaient encore faiblement quelques étoiles brodées dans un tissu qui, autrefois, avait dû être riche. Agrippé de ses mains noueuses (et d’une propreté éminemment discutable) à un grand bâton tordu, il les dévisageait de deux petits yeux brillants dissimulés sous la broussaille de ses épais sourcils. Et il n’avait pas l’air particulièrement décidé à les laisser passer.

— Putain, grogna Spietata, un magicien. Je hais les magiciens…

— Ah, ben merci, hein ! cingla Pishvâ.

— Mais non, eh, pas toi ! Toi, t’es pas une magicienne, d’abord, t’es ma copine…

— Vu comme ça, sourit la mage orientale. Bon, qu’est-ce qu’il veut, ce baltringue ?

— Ne vous inquiétez point, ô noble Pishvâ, déclara le frère Kevin. Je vais de ce pas m’en enquérir !

Il descendit prestement de son superbe destrier blanc, passa une main dans ses cheveux blonds tonsurés, et avança vers l’inconnu.

— Or ça, noble vieil homme, lança-t-il d’une belle voix claire, que nous vaut l’honneur de cette rencontre ?

Déjà de haute taille, le vieillard parut encore se redresser à l’approche du clerc.

— Euch’pont ch’est mon mien, hein ! cracha-t-il d’un timbre aigrelet qui leur vrilla les pariétaux à tous.

— Hein ? fit le frère Kevin, qui parlait visiblement le dialecte local. Qwô qu’cheu n’n’est qu’tê m’dis, lô ?

— Merde, se lamenta Paulus, ça recommence, je comprends rien…

— J’t’en dis qu’euch’pont, ch’est mon mien, pis ch’est tout, hein, ‘tio gômin !

Obéissant à un rite immuable, le frère Kevin serra les poings et les posa fermement sur ses hanches.

— Nan mais qwô qu’cheu n’n’est couère eus’t’affaêr, lô ?

— Cheu n’n’est que si t’en veus pôsser, n’en faudra d’abord eum’ pôsser sur euch’plastron, ch’tite bite !

— Qu’est-ce qu’on fait ? s’angoissa Paulus. On charge ?

D’un geste, Pishvâ l’arrêta.

— Attends, attends, j’ai comme l’impression qu’il sait ce qu’il fait, le curé…

— Pas si sûr… marmonna Spietata.

Devant le pont, les palabres mystiques se poursuivaient.

— Ben, fit le clerc, d’où qu’i’ n’nen sont, tous ceux qwô-t-‘est-ce qui s’en n’n’occupaient d’euch’pont, lô ?

— J’eu n’n’ai tous virés, hein, cheu n’n’était qu’êne bande eud’ guignols, et main’nant, ben, euch’pont, ch’est mon mien ! Et chi qu’t’eu n’n’en veux pôsser, hein, be n’nen vô fôllouêr répond’ à des nigmes, lô !

— Qwô ? Des nigmes ? Et d’où c’est qu’c’est qu’ê n’n’en sortent, tes nigmes, lô, ‘spèce eud’ mêle-brin, lô ?

— Eud’min sucrière à bettrôves ! rétorqua le magicien en se tapotant la tempe d’un doigt crochu.

L’air radieux, le frère Kevin se tourna vers ses compagnons de voyage.

— Mins gômins… euh, pardon, mes amis ! Tout va bien ! C’est merveilleux !

— Ah bon ? dit Pishvâ, peu convaincue.

— Oui, sachez-le, ce sage parmi les sages nous impose une épreuve !

— Ah, commenta la mage orientale en hochant lentement la tête. Et c’est censé être merveilleux parce que ?

— Parce que c’est le destin qui ainsi nous adresse un signe, ô noble Pishvâ !

— On peut pas juste lui casser la gueule ? grommela Spietata.

Machin 3 eut un renâclement qui ressemblait étrangement à un rire.

— Le destin, hein… répéta Pishvâ avec une moue. Bon, et on fait quoi ?

— Tout d’abord, il va vous falloir descendre de cheval. Puis ce bon vieillard vous posera une énigme, et si vous y répondez correctement, il vous laissera traverser le pont. C’est une superbe épreuve, digne des plus belles épopées, digne de votre légende, ô fiers aventuriers de la Déhenne dont la réputation glorieuse est parvenue jusqu’à nous !

— Aha… hésita la mage. Bon, ben, après vous, frère Kevin…

— Avec joie, ô noble Pishvâ !

Et le clerc revint vers le magicien qui leur barrait toujours l’accès au pont.

— C’est bon, ch’tio, teu n’n’en peux les poser, tes nigmes, lô, lui déclara-t-il en se campant fièrement face à lui.

— Merde, mais je vais rien comprendre à ses questions, moi, s’angoissa Paulus en dételant dans le cliquetis de son armure lamellaire.

 

Lors débuta ce qui resta dans les mémoires paumaisiennes et plus généralement ‘ouflandaises comme l’un des instants les plus mythiques des nombreuses quêtes dont durent s’acquitter les courageux mais parfois quelque peu dépassés ex-membres de la communauté de la Déhenne. Joute verbale entre puissants esprits d’un autre temps qui n’ont plus leurs pareils de nos jours, doués qu’ils étaient tant pour manier la lame que le verbe.

Et ainsi les choses se déroulèrent-elles.

Autrement dit, plutôt pas trop mal au départ.

— Bon, ben vô-z’y avec tins nigmes, lô ! annonça fièrement le frère Kevin.

Le vieillard, se gonflant d’importance, se dressa de toute sa hauteur, puis, plantant son bâton en terre, il ânonna :

— Bon, ‘tio môlin ‘coute-mô donc çô :

« Suc’ eud’ la vie,

« Mère d’euch’suc’,

« Chin mô teu n’n’es rien,

«  Avec mô teu n’n’es bien,

« Qui qu’c’est qu’euj’chus, hein ? »

Le clerc de Sainte-Morgue, les yeux fermés, prit une profonde inspiration, avant de répondre d’un ton vibrant :

— Euch’bettrôve !

Une expression indéchiffrable sur son visage strié par les sillons d’innombrables années, le vieux sage s’écarta en indiquant le pont d’une main.

Aussitôt, le frère Kevin s’adressa à ses compagnons de voyage.

— Voyez, mes amis, point n’est-ce difficile ! Allons, courage, c’est aisément que vous triompherez de cette nouvelle épreuve !

Faisant la grimace, Pishvâ s’avança vers le magicien en tirant derrière elle son coursier nerveux.

— Quand faut y aller, faut y aller… murmura-t-elle.

Le magicien, dans un ample geste de ses vastes manches poussiéreuses, leva les bras, et l’apostropha en ces termes :

— Chôlut, ‘tiott’ péteuse ! N’en vlô tin nigme !

« Blinche pépitt’,

« Source eud’la vie,

« C’est kin qu’tu pleures,

« Qu’çô nous réjouit !

« Alors, qwô qu’cheu n’n’est, hein ? »

La mage orientale, les yeux écarquillés, écarta les bras, soudain prise de l’envie furieuse d’invoquer une énorme boule de feu pour régler le problème une fois pour toutes. Elle s’aperçut alors que, sur le pont, le frère Kevin lui faisait de grands signes tout en articulant, sans un son, ce qui devait être la solution.

Elle plissa les paupières et articula, peu sûre d’elle.

— Lo… bête… rove ?

Les traits empreints de noblesse, le magicien s’inclina légèrement, rattrapant de justesse son chapeau, avant de montrer le pont d’un long doigt noueux et sale. Pishvâ avait réussi.

Avec un haussement d’épaules, elle rejoignit le clerc.

Vint alors le tour de Paulus.

— Non, mais sans déconner, y a pas un autre moyen ? dit-il.

Il n’eut pas le temps d’épiloguer, car le magicien entreprit immédiatement de le questionner.

— ‘Teu n’n’est couêr un ‘tio péteux, hein ?

« Ben ‘coûte-mô donc çô,lô… »

— Hoo meerde, je comprends vraiment rien, les filles ? s’inquiéta le centurion en entreprenant discrètement de dégager son glaive du fourreau.

— Cheu n’n’est trop tard !

« Min jus t’englue,

« Min glu t’empue,

« D’min ch’veu la soupe

« T’raffermit ch’poupe !

« Alors, chus qui, hein ? »

— Putain, les mecs ! J’ai rien compris ! J’ai même rien écouté, en fait ! Je fais quoi, là, moi ? paniqua Paulus.

Avant de voir Pisvhâ et le frère Kevin s’agiter en cadence pour lui mimer la réponse.

— Attendez, vous rigolez ? Non ? Bon…

Il planta son regard de guerrier dans celui, chassieux, du vieillard, et déclama :

— La betterave !

Le magicien le toisa avec un mépris non dissimulé.

— Bon, t’ôs eun accin qu’on comprend rien, hein, mais cheu n’n’est kin même çô, alors, vo-z’y.

Et il invita le centurion à rejoindre ses camarades.

Faisant virevolter sa houppelande défraîchie, il se tourna vers la dernière aventurière à devoir passer l’épreuve.

Le sabre droit de Spietata lui perfora la poitrine juste un peu au-dessus du sternum. Des bulles de sang apparurent aux commissures de ses lèvres, mais il n’eut pas le temps d’en dire plus, car l’autre sabre, avec un chuintement meurtrier, lui trancha net la tête, qui s’en fut rouler mollement jusqu’au pied d’un des poteaux.

— Spietata, non ! cria Pishvâ.

La guerrière brune lui lança un regard excédé.

— Ouais, je sais, la réponse, c’était betterave…

La spadassine remonta en selle avec souplesse.

— …mais j’aime pas les énigmes.

Machin 3 se cabra et renâcla, et cette fois, tous jurèrent qu’il avait ri.

 

[1] En même temps, vous allez me dire, toujours aussi agaçants que vous êtes, qu’un raccourci qui mène promptement quelque part, c’est juste un raccourci qui fait son métier, et qu’il n’y a donc pas là de quoi s’extasier. Sauf qu’on est en ‘Ouflande, je vous rappelle, et en Paumaisis, qui plus est, soit, avec la Brovence, loin au sud-est, une des régions les plus désespérantes qui soient pour des aventuriers, même selon les critères ‘ouflandais. D’où la précision. Parce qu’en ‘Ouflande, bien des raccourcis ont plutôt souvent tendance à vous rallonger. Et ne m’interrompez plus, merci.

Page 1 of 10

Powered by WordPress & Theme by Anders Norén